Il était une fois

Un dimanche géographique

OPINION. Alors que l’Allemagne et l’Italie apparaissent plus divisées que jamais sur le plan politique, la Suisse fait la démonstration de l’unité en rejetant massivement une initiative populaire pour supprimer l’audiovisuel public, relève notre chroniqueuse Joëlle Kuntz

Après la messe des dimanches électoraux, les Européens se retrouvent au bistrot pour discuter de ce que le prêtre a bien pu vouloir dire car, dans sa lumière, la prêtrise du peuple a des aspects ténébreux.

En Allemagne, la coalition gouvernementale centriste dirigée par Angela Merkel a reçu le feu vert des sociaux-démocrates. La liste des ministres achève de mijoter. L’Alternative pour l’Allemagne (AfD) devient le principal parti d’opposition. A ce titre, elle dispose au parlement du droit d’adresse au gouvernement, sûr moyen d’assurer sa présence dans les médias. Elle préside la commission budgétaire dont elle contrôle l’ordre du jour. Ses revenus sont assurés grâce à ses députés. S’y ajoutent ceux d’une fondation destinée à illustrer sa vision du monde et dotée, à l’égal des fondations des autres partis représentés au Bundestag, d’un capital proportionnel au pourcentage de ses électeurs.

L’Allemagne coupée en deux

L’extrême droite allemande n’est pas stabilisée comme parti. Elle souffre de querelles personnelles, de sectarisme et de scissionnisme politique. Sa géographie, en revanche, est nette: c’est celle de l’ancienne République allemande dite démocratique, Mecklembourg, Brandebourg, Thuringe et surtout Saxe où elle culmine à 27% des voix.

L’Allemagne de l’Est porte un projet allemand incompatible avec celui l’Allemagne de l’Ouest. L’unité allemande n’est pas une figure de compromis entre les deux mais l’écrasement d’un projet par l’autre: la partie occidentale a cherché à «absorber» l’Est avant de se voir dénier par lui son hégémonie et ce qu’elle a permis en Europe depuis les années 1950. La partie n’est pas jouée mais les lignes de faille sont délimitées.

L’Italie fracturée entre le Nord et le Sud

La faille Est-Ouest de l’Allemagne est en Italie une faille Nord-Sud, plus béante que jamais. Le Sud, Rome comprise, a donné ses voix au Mouvement 5 étoiles et le Nord, en bloc, à la coalition de droite dominée par la Lega. Entre les deux, la barre solide de la Toscane et de l’Emilie-Romagne soutient ce qui reste du centre gauche, un parti démocrate à 18,7% flanqué de ses particules fines qui l’amènent à 22,8%. Il n’y a plus de majorité pour gouverner ni surtout pour soutenir une idée de l’Italie.

Le différend Nord-Sud est aussi ancien que l’unité italienne, les provinces du Sud n’ayant jamais entièrement accepté la domination lombardo-piémontaise du royaume. Avec le temps, et l’absence d’alternative, un modus vivendi s’est installé, empli des préjugés micro-ethniques qui ont conduit les peuples «feignants» du Sud (les migrants) à vendre leurs bras aux peuples «travailleurs» du Nord pour un produit intérieur brut âprement disputé au sein d’un méga-parlement qui forme un peuple à lui tout seul. Le Nord et le Sud sont maintenant fatigués des conditions du partage. Ils sont entrés en révolte, la Lega nordiste avec une mentalité sécessionniste, les 5 étoiles sudistes avec un programme de renversement. Il n’y aura bien sûr pas de sécession, pas de révolution, mais la rage reste aux aguets.

L’Europe se rétrécit

Ce dimanche, l’Union européenne a rétréci: un membre fondateur est officiellement passé récalcitrant. Il ne sortira pas de l’euro mais, exclusivement occupé à ses rivalités internes, il ne fera rien de son chef pour que la monnaie commune se renforce et survive à la prochaine crise. Une sortie par-derrière.

En ce moment électoral tout en déchirures géographiques, le vote suisse est un cantique pour l’union. Dans un pays traversé de ces petites différences toujours capables de manifester leurs nuisances, où le conflit culturel se tient en embuscade, pas un canton, ni à l’Ouest, ni à l’Est, ni au Nord, ni au Sud, n’a accepté de congédier le service de l’audiovisuel public, gage de l’entente nationale. L’exposé au long de trois mois de campagne de tout ce que la Suisse perdrait en perdant la SSR s’est transformé en un manifeste de défense spirituelle de l’institution, de ceux qu’on signe en présence du danger. La SSR est ainsi promue gardienne du territoire national sur toute l’étendue de la carte Dufour. Il serait sage de lui maintenir son budget.

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