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Un «Dîner pour un» à Nouvel An

OPINION. Depuis plus de cinquante ans, les Germanophones regardent invariablement, le soir du Réveillon, le même sketch filmé

Il y a parfois des phénomènes qui nous échappent. Prenons Dinner for One. Vous connaissez? Probablement pas, à moins que vous ne soyez germanophone. Personnellement, je n’avais jamais entendu parler de ce court-métrage en noir et blanc de près de dix-huit minutes jusqu’à ce que mon rédacteur en chef me pose la question.

Dinner for One est, à l’origine, un sketch britannique adapté en 1963 pour la télévision par la chaîne allemande Norddeutscher Rundfunk sous le titre Der 90. Geburtstag oder Dinner for One. On y découvre la distinguée Miss Sophie, une bourgeoise bien décidée à célébrer son 90e anniversaire en compagnie de quatre amis proches. Si ce n’est que ceux-ci ne sont plus de ce monde. Beau joueur, son majordome, James, va alors se comporter comme s’ils étaient là afin de ne pas contrarier la maîtresse de maison. Et surtout ne va pas se faire prier pour vider les verres des invités fantômes. Ce qui va rapidement le mettre dans un état d’ébriété pour le moins avancé. «Même procédure que l’an dernier?» demande-t-il régulièrement à Miss Sophie. «Même procédure que toutes les années», lui répond-elle.

Dinner for One, production allemande jouée en anglais par Freddie Frinton et May Warden. Depuis sa première diffusion, il y a plus d’un demi-siècle, ce sketch filmé à l’esprit so british est devenu un classique du Réveillon. Chaque année, invariablement, plusieurs chaînes allemandes et germanophones le diffusent. Ce film fonctionne sur le principe du comique de répétition, et c’est cette récurrence qui l’a imposé comme «le» moment incontournable du passage à l’an neuf.

Ce phénomène nous échappe parce qu’on ne lui connaît pas d’équivalent francophone. Ce qui me rappelle cet épisode de la série humoristique What the Fuck France! de Paul Taylor, un British exilé à Paris, consacré aux fêtes de fin d’année et aux films qui sont reprogrammés. «Nous, nous avons des feel god movies comme Miracle sur la 34e rue. Vous, vous avez seulement Le Père Noël est une ordure, sur des Français qui mangent des desserts roulés sous les aisselles…»

Alors pourquoi ne pas se le créer soi-même, son classique de fin d’année? Personnellement, j’ai opté, depuis une décennie, pour La Vie est belle, bouleversant chef-d’œuvre réalisé par Frank Capra en 1946, une belle année, qui toujours m’émeut aux larmes et me redonne foi en l’humanité l’espace d’une soirée. Le célèbre Jimmy Stewart y est immense. Mais il s’agit d’un film de Noël. Pour le 31, je crois bien que je vais dorénavant opter pour Dinner for One. Même si, dans le fond, son côté culte m’échappe quand même un peu.


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