Il se passe décidément des choses bien étranges ces jours-ci en Chine. Ces dernières semaines, l’affaire Bo Xilai a révélé au grand jour les luttes au sommet du pouvoir entre camps réformateur et conservateur. L’affaire Chen Guangcheng qui lui succède atteste la fracture entre la société civile naissante et le Parti communiste.

Chen Guangcheng est un avocat autodidacte et aveugle qui a trouvé refuge la semaine dernière à l’ambassade américaine de Pékin après une incroyable escapade pour se soustraire à la surveillance de ses tortionnaires. Ce dissident bien connu dans son pays pour avoir dénoncé les avortements forcés pratiqués par les autorités de son village ne demande pas l’asile, mais une simple protection pour lui et sa famille.

Pour Pékin, c’est une nouvelle humiliation. Il y a deux mois, c’était un policier du nom de Wang Lijun qui frappait à la porte des services consulaires américains. Après avoir obtenu l’assurance qu’il ne serait pas exécuté pour acte de trahison, il a accepté de se rendre aux services de sécurité chinois. Ses révélations seront à l’origine du scandale Bo Xilai.

Mais c’est à un autre précédent que nous renvoie Chen Guangcheng. En 1989, l’astrophysicien Fang Lizhi, source d’inspiration pour les étudiants, fit défection à l’ambassade américaine pour éviter la prison. L’homme le plus recherché de Chine put gagner l’Amérique treize mois plus tard grâce à l’intervention du Japon.

La Chine de 2012 n’est pas celle de 1989. Mais la fuite désespérée de Chen Guangcheng rappelle la tenace méfiance des Chinois à l’égard de leurs autorités. Hu Jia, un autre dissident sorti il y a peu de prison, n’expliquait-il pas ce week-end que Chen Guangcheng était désormais caché dans l’endroit le plus sûr de Chine, c’est-à-dire l’ambassade américaine?

Chen Guangcheng ne met toutefois pas que Pékin dans l’embarras. Washington va devoir gérer un cas emblématique de l’opposition chinoise, qui pourrait devenir un enjeu de la course présidentielle s’il ne devait pas trouver une solution rapide et satisfaisante. Or, nul ne sait quelle peut être la porte de sortie à cette situation totalement inédite, celle d’un dissident cherchant refuge dans une ambassade pour obtenir non pas l’exil mais la justice de son pays. Seule certitude: l’aveugle échappé de son petit village du Shandong est déjà parvenu à réimposer les droits de l’homme au menu du dialogue des deux plus grandes puissances. ö Page 5