L'accord-cadre de l'OMC obtenu à l'arraché cet été à Genève par les 147 pays membres a permis de remettre sur les rails le Cycle de Doha – le cycle du développement comme on l'appelait alors – qui avait été bloqué à Cancun l'année dernière par plusieurs pays du Sud, notamment sur la question du coton. Ainsi le grand jeu du commerce mondial peut reprendre, malgré d'évidents déséquilibres dus à des conditions sociologiques locales complètement différentes et dont il est peu tenu compte vu l'urgence pour les pays du Nord et quelques pays émergents de «faire du commerce» pour maintenir ou augmenter leur niveau de vie. Il donne un cadre aux discussions qui vont se poursuivre en 2005 à Hongkong. Les ministres du Commerce ont ainsi «sauvé» la crédibilité de l'OMC.

Même si, globalement, on essaie de croire que d'ici à 2015, 140 millions d'êtres humains vont être arrachés à la pauvreté, il y a des perdants, comme les paysans suisses, pour commencer par eux, qui tiennent aussi à la multifonctionnalité de l'agriculture. Ils verront leurs activités agricoles diminuer à cause de l'abaissement des tarifs douaniers pour l'importation des produits agricoles de pays du Sud (concession), mais «nos entreprises y gagneront en exportations (concession obtenue), ce qui permettra, a expliqué Joseph Deiss, président de la Confédération, de compenser les paysans. Des dispositions flexibles permettront une refonte de notre agriculture à notre rythme.» Tant mieux! Mais il n'est pas sûr que cette flexibilité soit aussi accordée aux paysans africains dont les gouvernements n'ont pas les mêmes moyens que nous.

Les réactions africaines d'ailleurs n'ont pas tardé. Au Burkina Faso, un groupe de paysans fait remarquer que l'OMC est incapable de se réformer et de tenir compte des droits des paysans, spécialement des plus pauvres. La définition du dumping reste inchangée, c'est une injustice massive encore intégrée aux accords de l'OMC, pour laquelle il n'y a pas de dumping si les produits agricoles sont exportés aux mêmes prix que sur le marché intérieur, même si ce prix est bien inférieur aux coûts complets de production. Ainsi, disent les paysans burkinabés, ces dispositions permettent aux pays du Nord de nourrir les habitants des villes du Sud et condamnent par là à la misère les paysans locaux en leur retirant leurs marchés. Pour Ibrahima Coulibaly, chargé des relations extérieures de l'Association des organisations professionnelles paysannes du Mali et membre du Roppa (organisation faîtière d'organisations paysannes en Afrique de l'Ouest): «Une fois encore nous nous sommes pliés, l'Afrique a reculé sur tout. Avec l'insertion du coton dans l'agriculture, c'est l'essence même de notre soumission qui a été touchée. C'est une situation qui évacue l'urgence de ce dossier (demandé par le G90 à sa réunion de l'île Maurice), car les promesses de l'OMC d'un traitement rapide, efficace et ambitieux n'y changeront rien. C'est une trahison de nos gouvernements qui n'ont pas su résister aux pressions et manipulations comme à Cancun. Comme pour les OGM, ce sont les Etats-Unis qui tirent les ficelles et manipulent nos Etats en leur faisant miroiter une aide qu'ils n'auront jamais et ce au détriment des populations africaines.»

Les récentes négociations de Genève ont donc mis en évidence l'apparition de fractures dans les pays du Sud (Inde, Brésil, Afrique du Sud, Australie) dont les intérêts ne sont plus ceux des pays les moins avancés (PMA). Comme le souligne un représentant du Bénin: «Il est malheureux que les institutions de Bretton Woods, qui disent lutter contre la pauvreté, ferment les yeux sur les mécanismes de l'OMC qui créent la pauvreté. Le cas du coton en est l'exemple. Mais en toute chose malheur est bon. Maintenant, nul ne peut contester que les règles multilatérales nous desservent. Nous n'avons d'autres choix que de chercher la solution à nos problèmes par nous-mêmes.»

L'accord-cadre de Genève prévoit de fixer une date limite pour la suppression des subventions à l'exportation des pays du Nord et la baisse des autres formes de soutien, ce qui fait dire à un diplomate français que cela pourrait se réaliser d'ici à une dizaine d'années… Tous les PVD bénéficieront d'un traitement «spécial et différencié», mais il n'a pas été tenu compte des demandes du groupe africain qui demandait un processus accéléré, et d'inclure dans le texte des questions telles que les produits de base, la protection de la propriété intellectuelle et la santé publique. En l'absence d'un calendrier précis de mise en œuvre, tout cela semble encore un mirage.

Organiser l'agriculture mondiale sans faire participer de plein droit les associations paysannes et les associations de consommateurs est absurde, même si certains gouvernements prétendent les consulter. Cela permet aux stratèges politiques d'avancer leurs pions au détriment des populations. En attendant cette réforme constitutionnelle incontournable de l'OMC, les paysans du Sud comme du Nord devraient interpeller leurs ministres de l'agriculture pour demander une réunion mondiale dans le cadre de l'ONU – la FAO ou la Cnuced – afin de mettre en place un nouvel accord multilatéral, accord qui devra être radicalement différent de celui de l'OMC. Il devrait protéger le droit des Etats à la souveraineté alimentaire, donc reposer sur le droit à une protection efficace à l'importation de produits agricoles et alimentaires et à l'interdiction de toute forme de dumping. Comme il manifestera le droit international, il aura prédominance sur les accords commerciaux de l'OMC.

Comment, sinon, mettre un peu plus de justice dans le commerce mondial et éviter la misère grandissante de millions de paysans?

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