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Un embarras nommé Cantat

OPINION. L’ex-chanteur de Noir Désir sort son premier album solo. Peut-on encore distinguer l’homme de l’artiste? Peut-on l’écouter sereinement? Difficile…

Bertrand Cantat a sorti il y a une semaine un nouveau disque. Il s’agit même, après la longue aventure Noir Désir et la brève parenthèse Détroit, du premier album enregistré sous son nom. Il est artiste, c’est son droit le plus strict. Mais voilà, Bertrand Cantat a été condamné en 2004 à 8 ans de prison pour le meurtre de Marie Trintignant. Libéré pour bonne conduite trois ans plus tard, il est aujourd’hui acculé par une enquête de l’hebdomadaire Le Point, qui l’accuse d’autres violences domestiques, notamment à l’encontre de son épouse, Krisztina Rády, qui s’est suicidée en 2010. Le chanteur a annoncé qu’il allait porter plainte pour diffamation ou injure.

Belle noirceur

Bertrand Cantat sort donc un nouvel album. Un collègue l’a écouté attentivement. De mon côté, je me suis forcément posé cette question, pour le moins épineuse: vais-je écouter les nouvelles chansons d’un homme dont j’ai parfois aimé la rage poétique mais sans jamais le prendre comme certains pour un génie écorché, alors que son comportement en dehors de la scène est impardonnable? Comme je suis journaliste culturel, il ne m’a pas fallu beaucoup de temps pour trancher. Alors oui, j’ai écouté le nouveau disque de Bertrand Cantat. Et il faut bien l’avouer, il contient quelques excellentes chansons. J’aime sa noirceur, la façon dont le Français réussit à se renouveler, s’éloignant parfois des territoires rock jadis arpentés avec Noir Désir.

Distinguer l’homme de l’artiste… On en revient à cette dichotomie, alors même qu’il est totalement impossible d’écouter Cantat l’artiste sans penser à Bertrand l’homme. Je trouve d’indéniables qualités à son album, mais en l’écoutant je n’ai jamais occulté l’horreur commise. Le Bordelais, je l’ai dit, a le droit d’enregistrer un disque; libre ensuite à qui le souhaite de l’écouter ou non. Cette simple prise de position peut choquer, j’en suis conscient. Dans le même ordre d’idées, je vais continuer à affirmer que Chinatown, de Roman Polanski, est un des plus grands films de l’histoire du cinéma, de même que je serai toujours reconnaissant à Harvey Weinstein d’avoir cru le premier en Quentin Tarantino. Mais je condamne les actes de Polanski et de Weinstein, tout comme je réprouve le silence de Tarantino, qui connaissait le comportement déviant de son producteur mais qui s’est tu.

J’ai écouté et aimé l’album solo de Bertrand Cantat, mais dans le fond, j’aurais préféré ne pas avoir à le faire. Car à mon sens, le chanteur, malgré la brûlure de la musique et son besoin viscéral de chanter, aurait dû, après son retour raté et déjà source de polémique avec Détroit, se retirer du showbiz. Reste que le disque existe, et qu’il est bon…


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