Les premières réactions à la décision d'Al Gore de faire son colistier du sénateur Joseph Lieberman, qui revendique son judaïsme orthodoxe, ont été un mélange inégal de surprise, d'étonnement, d'incrédulité, de jubilation et même d'enthousiasme. Parmi les juifs, la joie – enfin nous nous sommes fait accepter – était un peu tempérée par la crainte – trop de visibilité des juifs suscite l'antisémitisme. Pour moi, cependant, la nomination de M. Lieberman ne pouvait apparaître que comme la confirmation de mes certitudes de longue date sur les Etats-Unis et la place qu'y ont les juifs. Pour commencer, je suis de ceux qui pensent que nous, juifs, avons trouvé en Amérique un foyer plus réel que dans tout autre pays de la Diaspora où des juifs ont vécu pendant les deux mille ans écoulés. J'en ai, en plus, vu la preuve dans le nombre important de juifs qui ont été élus à des fonctions officielles à tous les niveaux du gouvernement américain, et le nombre également important de ceux qui ont été nommés par des présidents aux postes les plus élevés. Et ce n'est pas là un phénomène aussi récent que certains commentateurs excités, à la mémoire courte et privés de perspective historique, semblent le croire. Il suffit de citer les noms de juges à la Cour suprême, comme Louis Brandeis, Benjamin Cardozo et Felix Frankfurter, ou des membres du gouvernement aussi respectés que Henry Morgenthau, Arthur Burns et Henry Kissinger, pour rappeler que, dans le domaine politique au moins, être juif a cessé d'être un handicap sérieux en Amérique depuis déjà près d'un siècle. Certes, dans d'autres secteurs de la société, il en a été autrement presque jusqu'à hier. Il y a eu une époque où, paradoxalement, il était plus facile pour un juif de se faire élire au Sénat que de se faire accepter dans certains clubs privés ou par une profession tout entière comme celle d'ingénieur. Il faut néanmoins reconnaître que même dans la sphère politique, il existait une limite implicite et qu'une ligne blanche interdisait la présidence. C'est pourquoi il est effectivement très important du point de vue historique qu'un juif, et un juif pratiquant qui plus est, soit désormais placé en situation de devenir président des Etats-Unis. Et nul ne peut nier que M. Gore a ouvert un nouveau chapitre de l'histoire des juifs en Amérique, un fait qui ajoute à la fois à la gloire de ce pays et à celles des juifs qui s'y sont installés.

Mais il est inévitable que des questions moins nobles et plus sombres soient posées, sans détour et avec honnêteté. D'abord, celle de savoir si la présence de M. Lieberman sur le ticket démocrate va aider ou handicaper M. Gore. Ma prédiction personnelle est qu'elle sera sans effet dans un sens ou dans l'autre. «Les juifs vivent comme les épiscopaliens et votent comme les Portoricains», comme l'a dit Milton Himmelfarb, l'un des meilleurs observateurs des habitudes électorales juives en Amérique. Quand il a fait, il y a trente ou quarante ans, cette remarque devenue célèbre, les épiscopaliens étaient, de tous les groupes ethnico-religieux américains, le plus riche et le plus solidement attaché au Parti républicain, alors que les Portoricains étaient les plus pauvres et les plus loyaux des démocrates. A la différence de tous les autres groupes ethniques originellement démocrates, en particulier les catholiques, les juifs n'avaient pas tendance à se rallier aux républicains en devenant plus riches. La remarque de M. Himmelfarb reste vraie aujourd'hui. […]

Etant donné cette histoire, qui résulte principalement du souvenir indéracinable de l'opposition des conservateurs européens aux droits civils des juifs dans les pays dont les juifs américains viennent pour une large part, il n'y a aucune raison de penser que les choses en auraient été différemment si M. Gore avait choisi un colistier non juif. D'un autre côté, il est vraisemblable que certains juifs qui auraient pu être tentés de voter pour George W. Bush vont à présent soutenir M. Gore par reconnaissance d'avoir élevé l'un des leurs à une position sans précédent.

S'il en est ainsi, l'ironie sera délicieuse. Par le passé, comme le Parti républicain de New York l'a appris à ses dépens à plusieurs reprises, quand un candidat non juif affrontait un juif moins libéral que lui, les juifs votaient selon leur choix politique libéral plutôt que par solidarité ethnique. Ce qui tendrait à indiquer que M. Lieberman, l'un des membres peut-être les moins libéraux de son parti, devrait moins attirer le vote juif. Mais, cette fois, l'événement étant si important du point de vue juif, ce vieux schéma va probablement voler en éclats. Pour une fois, les juifs obéiront davantage à leur origine ethnique qu'à leur idéologie politique – le libéralisme.

Mais verra-t-on l'effet inverse se produire? Se trouvera-t-il un nombre indéterminé d'électeurs pour ne pas voter Gore à cause de M. Lieberman? Plus crûment, M. Lieberman va-t-il faire apparaître une hésitation résiduelle à voir en un juif un président potentiel? Il est trop tôt dans la campagne pour répondre à cette question avec certitude. Son choix de M. Lieberman fera peut-être perdre à Gore autant de voix, voire plus, dans l'électorat non juif qu'il en gagnera parmi les juifs. Mais il est tout aussi possible qu'il ne perde rien du tout.

Si les sondages du National Opinion Research Center sont exacts, la proportion d'Américains qui disent être prêts à voter pour un juif à la présidence a grimpé de 60% environ en 1958 à 90% aujourd'hui. Même s'il en est ainsi, la candidature de M. Lieberman va-t-elle révéler que l'antisémitisme qui existe dans les caniveaux et les marécages de la société américaine est plus répandu qu'il n'y paraît? Pour ma part, je suis convaincu que la réponse est non.

Même à l'époque où il était le plus répandu, l'antisémitisme n'a jamais été aussi profond en Amérique qu'en Europe. Il est certain que la haine du juif continue de se manifester chez les radicaux noirs et leurs alliés blancs de la gauche, ainsi que dans ces coins les plus reculés de la droite religieuse qui soutient Pat Buchanan. Mais, à mon avis, le virus est désormais à peu près totalement confiné à ces secteurs mis en quarantaine. […] En attendant, ce que même un opposant de M. Gore peut prédire avec confiance, c'est que, tel l'Othello de Shakespeare, il a bien servi l'Etat.

Mais si cela est un acte d'altruisme politique de sa part, il est tout sauf altruiste pour ce qui concerne Hillary Clinton. A la surprise générale, Mme Clinton n'a pas mobilisé l'enthousiasme qu'on lui promettait dans la communauté juive de New York. Peut-être cette tiédeur étonnante tient-elle aux zigzags de ses sympathies pour les Israéliens et les Palestiniens. Quelle qu'en soit la raison, celle-ci sera presque certainement effacée par le vote juif pour le ticket démocrate qu'attirera M. Lieberman et qui influera probablement sur l'élection sénatoriale. Selon moi, M. Gore, sur l'insistance de Bill Clinton, a bien eu ce facteur politique en tête quand il a choisi M. Lieberman. (Bien sûr, Lieberman a attaqué Clinton à propos de Monica Lewinsky, mais je parie que le Président était prêt à pardonner au sénateur pour remercier Hillary de l'avoir pardonné.) Si M. Gore doit être honoré du service qu'il rend à l'Etat (c'est-à-dire à toute l'Amérique), il ne doit pas du tout l'être pour les dégâts qu'il risque de provoquer dans l'Etat de New York en rendant service à la campagne de Mme Clinton.

© Wall Street Journal

Traduction: Patrick Sabatier, pour «Libération»

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