• «Il Cavaliere», ou l'adieu au bling-bling

Le mois d'août n'est plus ce qu'il était. Où sont passées les fêtes de Villa Certosa, la propriété sarde de Silvio Berlusconi? Et lui? Invisible, ou presque. Le président du Conseil a déserté la chronique mondaine. Pas de faux volcans en éruption dans le parc ni de feux d'artifice pour épater ses amis milliardaires, mais «seulement» une piste d'auto-tamponneuses pour égayer ses petits-enfants. A la fameuse fête de sa richissime voisine Ana Bettz - le sommet de la saison à Porto Rotondo, le Saint-Tropez sarde - il a préféré un dîner entre milliardaires avec le Russe Roman Abramovitch. Quant au bandana ridicule dont il protégeait son crâne du soleil sur le pont de son yacht, il a disparu. Le yacht aussi, d'ailleurs.

C'est l'été «profil bas» du président du Conseil italien. Faut-il qu'il se fasse oublier? La crise économique, la valse des étiquettes dans les supermarchés sur le pain et les pâtes, la guerre en Géorgie contraignent à la discrétion. Et puis il y a la Carfagna, Mara Carfagna. Ancien mannequin, ancienne starlette de la télévision, elle est devenue en mai ministre de l'Egalité des chances. «J'aurais voulu l'épouser», avait confié au printemps Silvio Berlusconi, nourrissant le soupçon - étayé par des écoutes téléphoniques récentes - d'avoir peut-être consommé ce mariage avant de le rêver.

Il a fallu faire démentir les rumeurs de divorce, mettre en scène la fiction d'un couple uni. Rien de tel que les images d'une famille heureuse. Silvio Berlusconi, qui sait faire le pitre, a trouvé un nouveau rôle. L'art d'être grand-père a remplacé son rêve d'incarner, à 72 ans, le latin lover à grand renfort de liftings et d'implants capillaires. Veronica Lario, son épouse, confie: «Les enfants donnent aussi du bonheur à mon mari.» Aussi...

D'ailleurs, les grandes fêtes, l'étalage des richesses sont passés de mode. Les jours des «beaufs» (en italien les cafone) sont comptés. Le footballeur Bobo Vieri ne veut plus dépenser 16000 euros [plus de 25000 francs] pour un mathusalem de champagne Cristal Roederer. Daniela Santanché, ex-députée et candidate (droite populiste) à la présidence du Conseil en avril, ne veut plus entendre parler du Billionaire, le night-club de Flavio Briatore à Porto Cervo dont elle était l'habituée. C'est une époque qui se termine, celle du luxe jeté à la figure, des Ferrari, des bateaux gigantesques, pense la jet-setteuse repentie. «Et qui a compris le premier que cette époque était révolue? Lui», dit-elle.

«Lui», c'est Silvio Berlusconi, qui a choisi pour sa seule sortie médiatique un centre commercial d'Olbia (Sardaigne). Il Cavaliere est allé à la rencontre des «vraies gens», partager leurs fins de mois difficiles. Apprentissage ardu. Décidant de faire quelques emplettes, il fixe son attention sur une bague en argent. Le vendeur: «Combien, président? Une?» Berlusconi, oubliant qu'il était devenu ordinaire: «J'en prends 20!»

• Ce brave Ottaviano...

«Il était brave, Ottaviano, il était bon. Il était si pauvre, le dernier d'une famille de huit enfants. Il a aidé tellement de gens dans le pays. Mais, lui, sa route, il l'a tracée tout seul.» Ainsi parlent les voisins d'Ottaviano Del Turco, président de centre gauche de la région des Abruzzes, dans son village de Collelongo. Au passé.

Il était aussi un ancien dirigeant syndical et avait présidé la commission anti-mafia du parlement. Arrêté lundi 14 juillet, Ottaviano Del Turco est accusé d'avoir touché de la part d'un propriétaire de cliniques privées 5,8 millions d'euros [pas loin de 10 millions de FS] de pots-de-vin. Bien suffisant pour l'expédier, lui et quelques-uns de ses adjoints, à la prison de Sulmone. «Si mon frère est coupable, je me suicide», a immédiatement réagi son frère aîné, Alfiere.

Il était «brave», et il aimait la peinture et la littérature. D'ailleurs, il n'a rien demandé d'autre que des livres pour supporter son incarcération. Mais a-t-il eu seulement le temps de lire? Dans un article hallucinant du 3 août, Attilio Bolzoni, journaliste de La Repubblica, raconte les visites reçues par Del Turco à Sulmone, pourtant au secret dans sa cellule. Bien sûr, il a celles de ses enfants et de son épouse. Et puis celles d'hommes politiques qui sont venus «saluer Ottaviano» et respirer l'air vicié de la prison en se disant qu'il fait bon être dehors. Des parlementaires du Parti démocrate, des syndicalistes de gauche. Mais aussi des députés du Peuple de la liberté, le parti de Silvio Berlusconi. A l'un d'eux, il a confié: «Quand je sortirai, nous irons ensemble nous recueillir sur la tombe de Craxi à Hammamet.» Silvio Berlusconi - qui a fait voter une loi lui garantissant l'immunité judiciaire pendant la durée de son mandat - lui a écrit pour l'assurer de sa solidarité.

Le 11 août, Ottaviano Del Turco est sorti de la prison de Sulmone, avec sept kilos en moins. Il a laissé ses livres à disposition des autres détenus. Assigné à résidence, il souhaite s'occuper de sa famille et de son chien Sutin. Oui, il était «bon», Ottaviano. Une élection aura lieu en novembre pour désigner le nouveau président de la région des Abruzzes. Aux dernières nouvelles, Alfiere Del Turco est toujours vivant.

• Carmine et les femmes

Agé de 39 ans, dont vingt-quatre ans en prison, ce n'est pas une raison pour accuser Carmine Petrillo de tous les meurtres et autres méfaits du quartier espagnol de Naples. D'ailleurs, il le dit sans ambages au quotidien Il Roma, le 22 juillet: «Ce n'est pas moi qui ai tué la Tolomelli.» Mais Rita Tolomelli, dite «Maruzella», a bel et bien été rouée de coups jusqu'à en mourir, le 4 juillet. Elle était l'épouse d'un chef mafieux repenti. Trois autres femmes, dont la fille de Rita, ont elles aussi reçu des coups.

Alors, qui? Membre d'un autre clan, Petrillo fait figure de coupable idéal. Il reconnaît avoir frappé une voisine de «la Tolomelli», Maria Polverino, mais seulement pour se venger. Il raconte: «Le 3 juillet, un membre du clan Tolomelli a frappé au sang un pauvre vieux de 60 ans, un de mes amis. J'ai pris une batte de base-ball et je suis allé chercher ce type pour lui casser la tête. Mais j'ai trouvé Maria Polverino, qui vit sous le même toit que la Tolomelli, et je l'ai frappée.»

Du coup, c'est au tour de Carmine Petrillo d'être pris à partie. Sa voiture flambant neuve a été réduite en miettes à coups de masse. Des coups de feu ont été tirés contre le rez-de-chaussée de sa maison: «Ils hurlaient «On te fera mourir», «Tu auras perpète», se plaint encore Carmine Petrillo. «Ils ont même brisé la vitre de la chapelle votive de la Madone en face de chez moi.»

Depuis, Petrillo ne dort pas tranquille. Il en appelle à la sagesse des anciens afin qu'ils fassent régner la paix: «Après tout, nous habitons tous à quelques mètres les uns des autres...»

• Les héros de la saison

Ceux-là n'ont vraiment rien compris. Roman Abramovitch et l'homme d'affaires Flavio Briatore font comme si l'été italien n'avait pas changé et que les cafone faisaient encore la loi entre la Sardaigne et la côte amalfitaine. Quand, le 10 août, il a fait téléphoner au restaurant Le Bistrot, à Forte dei Marmi (Toscane), pour réserver huit couverts pour le lendemain soir, le propriétaire du club de football de Chelsea s'attendait aux honneurs dus à sa fortune. Un de ses yachts avait jeté l'ancre dans la baie: le Grand-Bleu, 112 mètres de long, 45hommes d'équipage et cinq cuisiniers. Venu dîner dix jours plus tôt dans ce restaurant (de 115 à 160 francs le repas), il gardait encore en mémoire ses antipasti de crustacés et ses langoustes sur un lit de haricots verts et de pignons de pin.

«Nous sommes complets, a expliqué David Vaiani, le propriétaire du restaurant. Réessayez demain.» Vexé, l'oligarque russe, qui pensait avoir séduit les Italiens après avoir acheté le Julian Cafe, un des plus beaux restaurants romains, à proximité du château Saint-Ange, pour sa future épouse, Daria Joukova, est retourné en Sardaigne. David Vaiani jure qu'il n'a en tête que le bonheur de ses grands clients «comme Kurt Russel, Eros Ramazzotti, Romano Prodi et toute l'équipe de la Juventus». Une manière de dire qu'il peut se passer de Roman Abramovitch.

Plus au sud, dans le golfe de Pevero (Sardaigne), deux Zodiac font route, à toute allure, vers la plage de Capricioli. A bord, Flavio Briatore, mèches grises au vent, son épouse et des amis tout aussi riches. Slalom entre les baigneurs, mères terrorisées qui récupèrent au plus vite leurs bambins. «De l'indignation à l'action, il n'y a qu'un pas», écrit Elio Pirari, l'envoyé spécial de La Stampa.

Un groupe de baigneurs venus de Pavie fait front et commence à bombarder de sable les occupants des bateaux. Ceux-là présentent des excuses pour avoir troublé la quiétude des baigneurs, mais rien n'y fait. Un avocat de Naples se dit prêt à porter plainte contre Flavio Briatore. Une baigneuse peste: «Pour qui ils se prennent? Pour les rois du monde?»

David Vaiani et les estivants de Capriccioli sont devenus des héros. Alors que le pays s'interroge - et à raison - sur la nature et les causes de sa dépression profonde, chacun se persuade que ces petites révoltes anticipent un sursaut citoyen et que l'Italie va se réveiller de sa langueur. On peut toujours y croire.

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