Editorial

Un jour jaune

EDITORIAL. Retour sur notre série «Singuliers cerveaux» qui, à travers les portraits d’une prosopagnosique, d’un héminégligent, d’une anosmique, d’une aphasique et d’une synesthète, a montré que nos cerveaux ne fonctionnent pas tous de la même manière. Or, c’est à la fois ce qui nous distingue et ce qui nous unit

Nous sommes vendredi. Un jour jaune, pour moi qui suis synesthète et qui associe systématiquement lettres, chiffres, mois et jours à des couleurs précises. Avec la belle rencontre d’Inès – synesthète, elle aussi, pour qui octobre est bleu, mais d’un bleu très spécial – s’achève notre série d’été «Singuliers cerveaux»

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A travers cinq portraits d’un homme et de femmes, nous avons exploré de nouveaux territoires, découvert des régions insoupçonnées. Et pourtant, ces mondes inconnus ne sont pas différents de notre univers familier. C’est bien du même monde qu’il s’agit, mais sa perception change, au gré des singularités et des troubles – prosopagnosie, héminégligence, anosmie, aphasie et synesthésie – dans certains cas bénins, dans d’autres hélas douloureux, dont sont atteints nos interlocuteurs.

Avec eux, nous apprenons que la perception du réel prend des chemins multiples et bizarres et que l’étrangeté est de règle. Ce qui est évident pour l’un – 6 est rouge – est absurde pour l’autre. Pour l’un comme l’autre, d’ailleurs – pour celui qui voit le chiffre rouge ou pour celui qui ne comprend pas ce que la couleur vient faire là – ce que conçoit l’autre apparaît comme décalé, incompréhensible, presque magique. Mais comment fait-il?

C’est sans doute ce décalage entre perceptions – la nôtre et celle d’autrui – qui fascine dans ces rencontres, ou dans l’oeuvre du neurologue et écrivain Oliver Sacks qui s’est attaché sa vie durant à décrire, magnifiquement, les curieuses sensations de ses patients. Imaginer ce que perçoit l’autre convoque l’imaginaire et nous place à la fois face à ce qui nous unit – nous les humains – et à ce qui nous singularise.

Si l’imagerie médicale est en mesure de débusquer certaines de ces particularités neurologiques, le meilleur moyen de les approcher est encore le récit, et souvent le récit poétique. Ainsi, grâce à Rimbaud et à son sonnet Voyelles, Inès et moi avons découvert, stupéfaites, que notre entourage n’associait pas, comme nous, lettres et couleurs. Le récit permet aussi, souvent, de poser un mot sur le trouble, un mot qui soulage puisqu’on découvre alors une bizarrerie ou une souffrance partagée.

Ce que démontre la description de ces «troubles», c’est que nos cerveaux, même apparemment normaux, créent pour chacun une réalité propre. Nos esprits ne cessent d’inventer des mondes, multiples, chatoyants, divers ou stupéfiants. Certains autistes, en particulier, ont donné le nom de «neurodiversité» à ces exubérances du cerveau. Et c’est dans le dialogue entre nos esprits, par le récit, par les arts plastiques ou musicaux notamment, que se tisse l’étoffe de l’humanité: cet entrelacs de perceptions d’une profusion inouïe, sans limites probablement, et qui doit, quand on en prend conscience, inciter au respect de l’autre quel qu’il soit, dans la richesse étonnante de sa différence.

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