Alors que Moscou exhibe ce lundi son armée pour célébrer la victoire sur l’Allemagne nazie en 1945 et galvaniser ses troupes à la peine en Ukraine, Volodymyr Zelensky, lui, a pris un jour d’avance pour se caler le 8 mai – jour de célébration en Europe, ce n’est pas innocent – pour clamer que le «mal est de retour» sur le Vieux Continent dans un message vidéo… «dans un uniforme différent, sous des slogans différents, mais avec le même objectif». Il a ainsi comparé l’invasion de son pays par la Russie à l’agression des Etats européens par l’Allemagne hitlérienne.

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Précision historique, donnée par la RTBF: «Le 8 mai 1945 marque la fin de la Seconde Guerre mondiale» dans tout une série de pays. «Ce jour-là à 23h01, un document actant la victoire des alliés sur l’Allemagne nazie était officiellement signé. Mais avec le décalage horaire, il est déjà 0h01 en Ukraine. Pour cette raison, le gouvernement ukrainien décidait en 2015 d’instituer le Jour du Souvenir et de la Réconciliation en l’honneur des victimes de la Seconde Guerre Mondiale le 8 mai, mais de ne célébrer le Jour de la Victoire que le 9 mai.»

«La paix, pour tous les gens normaux»

Volodymyr Zelensky a aussi fustigé «de violents bombardements» dans plusieurs régions ukrainiennes, dont un ayant entraîné la mort de «60 civils» samedi dans une école de Bilogorivka, dans la région de Lougansk, «comme si ce n’était pas le 8 mai aujourd’hui, comme si demain n’était pas le 9, alors que le maître mot devrait être la paix pour tous les gens normaux».

Dans ce discours, le chef de l’Etat ukrainien a interpellé, «tour à tour, les pays ayant subi l’agression du Führer, explique Le Figaro. A commencer par la Pologne, pays où les nazis ont commencé leur marche et ont tiré le premier coup de feu de la Seconde Guerre mondiale.» Il a ensuite rappelé «aux Britanniques Coventry anéantie, aux Tchèques Lidice détruite, ne laissant que des cendres du village, aux Hollandais Rotterdam première ville complètement détruite, recevant 97 tonnes de bombes».

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Et à la France? Là encore, il a évoqué «les pires massacres perpétrés par les nazis. Les Français s’en souviennent. Souvenez-vous d’Oradour-sur-Glane, où les SS ont brûlé vifs un demi-millier de femmes et d’enfants. Pendaisons en masse à Tulle, massacre au village d’Ascq. Des milliers de personnes lors d’un rassemblement de résistance à Lille occupée, établissant un parallèle avec les attaques subies par son propre pays de la part de la Russie, à Boutcha, Irpin, Borodyanka, Volnovakha et Trostyanets.»

Bref, «un style concernant, incarné, tant sur le fond que sur la forme», en noir-blanc devant un décor urbain de désolation et de destruction, solennel et vêtu d’un t-shirt sombre où le président arbore un «I’m Ukrainian», le tout sur une musique dramatique. «Il y a une rupture de style avec la prise de parole classique d’un chef d’Etat, comme souvent avec Zelensky», analyse la chercheuse Anna Colin Lebedev. Et l’on peut parier ceci, ajoute-t-elle:

Le contraste sera saisissant avec le discours de Poutine ce lundi à Moscou

Pour le dirigeant ukrainien, poursuit la RTBF, une «reconstruction sanglante du nazisme a été organisée en Ukraine. La Russie tente de surpasser le maître et de le faire sortir du piédestal du plus grand mal de l’histoire de l’humanité en établissant un nouveau record mondial de xénophobie, de haine, de racisme et du nombre de victimes qu’ils peuvent causer.» A ce propos, Barbara De Cock, professeur à l’UCLouvain et spécialiste des discours de guerre estime que «l’une des stratégies de la Russie était de présenter l’Ukraine comme un pays nazi. Contrairement à ces discours, Volodymyr Zelensky repositionne son pays comme étant un pays anti-nazi.»

The Times of Israel est évidemment plus critique. Pour ce média, «pendant les deux années d’occupation, les nazis ont tué 10 000 civils là-bas [à Marioupol]. En deux mois d’occupation, la Russie y a tué 20 000 personnes, cite-t-il, évoquant un bilan non confirmé dans cette ville côtière du sud fortement bombardée. Zelensky, qui est juif, fait l’objet de critiques en Israël pour ses comparaisons entre la lutte de son pays et la Shoah, depuis un discours prononcé à la Knesset en mars. Les Russes utilisent la terminologie du parti nazi, ils veulent tout détruire. Les nazis appelaient cela la solution finale à la question juive, avait-il déclaré à l’époque. Et maintenant… à Moscou… ils utilisent ces mêmes mots, la solution finale.»

Mais «alors que les nations de par le monde craignent l’annonce d’une mobilisation générale par Poutine [ce lundi], Zelensky s’est adressé à son peuple et au reste du globe, en des termes soigneusement choisis, forts et imagés aux yeux de Blick.ch/fr – alternant références historiques et exemples tirés de l’invasion russe de l’Ukraine. […] C’est un discours bien structuré, travaillé et stylisé qui est déclamé face à la caméra»…

… Non, tout comme pour la propagande, l’instrumentalisation politique d’un événement historique n’est pas toujours la prérogative de l’agresseur

En attendant, pour Jean-François Fayet, professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Fribourg, «il n’est cependant pas du tout certain que le président russe annonce une victoire.» Il est sûr que la journée du 9 mai, «ce cérémoniel, est organisée autour de cette notion de victoire qui depuis quelques années est devenue une sorte de symbole de l’idéologie poutinienne. Ce qui est certain, c’est qu’en tant que moment fort de la mise en scène de pouvoir, ces commémorations constituent une tribune favorable pour expliciter un certain nombre de points», a-t-il précisé dans La Matinale radiophonique de la RTS.

Mais l’enjeu, a-t-il estimé, «n’est pas tant la façon de présenter les choses comme une victoire mais plutôt le fait de savoir s’il va prononcer le terme de guerre, qui demeure [...] une sorte de tabou»…

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