Comme bon nombre d’entreprises, Le Temps s’est mis en confinement. Tout ne s’est pas passé en un seul jour. Il y a deux semaines, nous avions déjà dû prendre la décision de placer quatre collègues à distance des locaux du Temps, trois rentrant du nord de l’Italie et un d’Iran. Certains d’entre eux se réjouissaient de recommencer à venir au bureau cette semaine. C’est raté.

Lundi 9 mars, nous avons reçu des instructions de notre éditeur: il fallait se préparer dès le mercredi 11 mars à ne faire venir à la rédaction que les personnes indispensables au fonctionnement du journal. La mesure a été mise en place sans encombre, ce qui a permis de comprendre que oui, nous pouvions fonctionner en semaine comme nous le faisons tous les dimanches, quand il n’y a que quelques collègues au bureau, sauf jour de votations. Cette semaine a aussi été l’occasion de s’assurer que tout le monde pouvait être considéré prêt à monter pour une croisière au long cours, autrement dit une quarantaine de bureau.

Question matérielle et communication

Il s’agissait alors d’avoir le matériel nécessaire et d’être prêt à utiliser de nouveaux outils. Nous avons découvert à cette occasion que plusieurs employés ne possédaient pas de connexion internet à domicile. On a testé la mise en page à distance avec une simple connexion 4G, établie avec un téléphone. Cela fonctionne. Pour les graphistes et certains vidéastes, il a fallu déplacer des écrans de grande taille du bureau jusqu’à leur domicile.

La question matérielle résolue, il a également fallu s’intéresser à notre fonctionnement. Si l’outil de messagerie Slack et la visioconférence par Google Meet font partie du quotidien des plus jeunes de l’équipe, ce n’est pas forcément le cas pour leurs aînés et pour ceux qui fabriquent l’édition papier du Temps. Comment remplacer les cris qui traversent une salle de rédaction à quelques minutes du bouclage, les pages imprimées que l’on annote et les relectures à plusieurs, par-dessus l’épaule?

Nous avons jeté les premières bases d’une communication interne exploitant au mieux différents canaux, chacun remplaçant, même imparfaitement, l’une des interactions sociales de la rédaction. Le risque? Que les moins aguerris se perdent dans la multiplicité des options à disposition et n’arrivent pas à gérer les contraintes familiales qui s’ajoutent à celles du monde professionnel. Constat d’une des plus fidèles journalistes du Temps? «Je perds 30% de temps en plus en coordination.»

Un journal «fait maison»

Du côté des différentes rubriques, le virus crée des réactions très contrastées. D’un côté, certaines équipes reçoivent de nombreuses informations et l’effort le plus immédiat consiste à hiérarchiser et trier ce qui leur parvient. C’est le cas notamment des rubriques suisse, internationale et économique. La science a une place toute particulière dans ce dispositif puisque tous les regards se portent vers elle pour juger de l’évolution de la crise, comme le fait le reste du pays vis-à-vis des scientifiques. Des disciplines comme la culture ou les sports font face à l’annulation des spectacles et des compétitions. Mais un agenda qui se vide, c’est aussi l’occasion de réaliser d’autres types de sujets. La rubrique société, elle, a tout l’espace de la réflexion humaine et des nouveaux comportements à investiguer: vastes sujets!

Mais la grande bascule a vraiment eu lieu dans la journée du lundi 16 mars. C’est le jour où personne ne s’est rendu à la rédaction mais où le journal a quand même été conçu et réalisé pour paraître le lendemain. Une sorte d’édition «faite maison», comprenez depuis nos domiciles respectifs, et qui a été organisée depuis le matin par le chef info David Haeberli, au centre d’une première visioconférence avec près de 70 collègues, une première. Depuis Genève, Sion ou Moudon, en passant par Lausanne, les différents articles, les photos et les vidéos ont circulé toute la journée sur les réseaux pour se retrouver sur notre site internet (dont l’hébergement est décentralisé) et, pour une bonne partie, à Bussigny, où est imprimé Le Temps.

Restent encore des questions cruciales auxquelles nous tentons de répondre: faut-il envoyer encore photographes et vidéastes couvrir des sujets au risque de les exposer? L’imprimerie et la chaîne de distribution du journal papier continueront-elles à fonctionner durant les semaines à venir? A la première question, nous répondons de manière prudente: quitte à rendre nos articles et vidéos un peu moins attractifs, nous demandons à nos preneurs d’images d’éviter tout contact à risque et sortie inutile. A la deuxième, nous ne pouvons que répondre que nous sommes prêts à livrer un journal en PDF à tous nos abonnés.