L'une des choses extraordinaires pour lesquelles l'Amérique mérite qu'on la loue, c'est bien la manière dont les juifs y ont été acceptés et y ont trouvé une existence sécurisée. Nous avons aujourd'hui l'occasion de remercier Dieu pour la générosité et la bonté du peuple américain – mais aussi celle de renouveler nos efforts pour étendre cette générosité aux Afro-Américains, aux homosexuels et à tous ceux qui n'ont pas bénéficié d'une telle générosité. Néanmoins, la nomination de Joseph Lieberman nous donne l'occasion de nous réjouir, car elle marque une étape importante dans la lutte continuelle pour créer un monde dans lequel les différences soient honorées et protégées.

Nous pouvons nous réjouir de tout cela et pourtant regretter qu'un autre juif n'ait pas été choisi pour un tel honneur. Nous ne sommes pas si aveuglés par notre compréhensible fierté religieuse et nationale pour nous cacher – à nous-mêmes et aux autres – que Joseph Lieberman ne représente pas en réalité notre vision des valeurs juives et nos préoccupations. D'entre tous les colistiers envisagés par Al Gore pour la vice-présidence, Joseph Lieberman était le plus conservateur. Tandis que les partisans de Bush ont beau jeu de remarquer que le bilan des votes de Lieberman au Sénat le montre plus proche de Bush que de Gore, nous autres pouvons être inquiets. Joseph Lieberman provoquera vraisemblablement une accélération du processus par lequel les deux principaux partis politiques américains semblent fusionner en une seule force de gouvernement à la fois pro-business, pro-riches, élitiste et moralement aveugle.

De fait, Joseph Lieberman a fait équipe avec Bill Clinton et Al Gore pour créer en son temps le Democratic Leadership Council, destiné précisément à arracher le Parti démocrate à ses racines New Deal – le champion des travailleurs, des minorités et des pauvres – pour le transformer en un parti qui sache répondre aux besoins de Wall Street et des classes moyennes supérieures. Et, de fait, ils n'ont pas lésiné. Sous le gouvernement démocrate des années Clinton-Gore, le fossé entre riches et pauvres s'est élargi et la réglementation sur l'environnement a été assouplie chaque fois qu'elle entrait en conflit avec les intérêts de la grande industrie. En outre, au lieu de profiter de la fin de la guerre froide pour réduire drastiquement le budget de la défense et pour utiliser ces économies pour lutter contre les inégalités – assurer les services sociaux de base dans les secteurs de la santé et de l'éducation –, l'équipe au pouvoir a traité les dépenses militaires comme une vache sacrée et a fait des économies sur les budgets sociaux…

Certains mettaient tout cela sur le dos de Clinton, estimant que Gore, au fond de lui-même, était quelqu'un de plus progressiste et de plus sensible qui cachait ses vrais sentiments pour rester dans les bonnes grâces de Clinton. En choisissant Lieberman, Gore a involontairement donné raison aux partisans de Ralf Nader et à tous ceux qui croient que les trajectoires des deux grands partis politiques américains convergent fatalement […].

Cela pousse de nombreux citoyens à déserter la sphère publique, à refuser de prendre part aux élections, à renoncer même à s'informer, nourrissant un cynisme général à l'égard de toute participation à la vie démocratique.

Et cela n'est pas bon pour les juifs. Les juifs américains comptent parmi les électeurs les plus libéraux et ils apportent aux programmes progressistes un soutien plus massif que n'importe quelle autre fraction de l'électorat. Il y a une bonne raison à cela: la tradition de la Torah met l'accent sur les valeurs de justice sociale et sur l'attention portée aux «autres». En se laïcisant en Amérique, les juifs ont apporté avec eux ces valeurs, devenant l'épine dorsale du mouvement syndical, du mouvement contre la guerre, du mouvement des femmes et de tous les mouvements en faveur du changement social de ces cent dernières années. Mais justement, au cours de ces cinquante dernières années, a émergé dans la société juive un courant solidement conservateur, avec des objectifs bien différents. Sous l'influence de la culture américaine de la réussite, ces juifs conservateurs ont défendu l'idée que les vrais intérêts du peuple juif consistaient à s'identifier aux élites américaines de la fortune et du pouvoir, à prendre place parmi ces élites et, au cas où tout cela ne marcherait pas, à renforcer la puissance militaire d'Israël, où l'on pourrait trouver refuge pour fuir le risque latent (dans l'imaginaire conservateur) d'une reviviscence de l'antisémitisme. […]

La triste vérité, c'est que Joseph Lieberman représente la tendance parmi les juifs à abandonner la vision morale et spirituelle qui avait conduit des générations de juifs à devenir la conscience morale de notre société. Plutôt que de défendre une augmentation radicale des dépenses sociales, afin de mettre fin à la pauvreté et à l'oppression, il se fait le champion des dépenses d'armement. Plutôt que de critiquer la politique israélienne et d'essayer de l'amener à plus de compromis avec les Palestiniens, il montrera le même dédain pour les besoins du peuple palestinien que Martin Peretz, un proche conseiller de Gore et l'une des figures les plus solidement antipalestiniennes de la scène politique américaine. Lieberman, Peretz et Gore renforceront certainement les pires tendances à l'œuvre dans la société juive, américaine ou israélienne […].

Et cela est mauvais pour les juifs tout autant que pour notre pays. Certains ont prétendu que la nomination de Lieberman suscitera une bouffée d'antisémitisme. Il faut remercier Gore d'avoir refusé de se laisser influencer par cette éventualité. Quoiqu'il eût été infiniment plus courageux de sa part de choisir une femme ou un Afro-Américain pour colistier, il mérite un coup de chapeau pour n'avoir pas permis à l'hypothèse d'un antisémitisme latent d'influencer son choix.

On peut aussi voir les choses d'une autre manière. Un reproche antisémite traditionnel contre les juifs nous dépeint comme exerçant un pouvoir et une influence disproportionnés dans le monde. Cela est un mensonge s'agissant des juifs en général, mais cela se révèle exact à propos de ce secteur des juifs que Lieberman représente. Si Gore avait choisi l'un des nombreux juifs qui se sont impliqués dans la recherche de la justice sociale, il aurait mis en valeur le fait que de nombreux juifs font de leur mieux pour secourir et transformer ce monde. Au lieu de cela, il a préféré l'un de ces juifs dont le pouvoir sert les intérêts de l'élite, renforçant ainsi la représentation mensongère des juifs comme insensibles et élitaires. […] Joseph Lieberman est sans doute un juif orthodoxe dans sa vie privée, mais dans son rôle de responsable public il s'est aventuré très loin des meilleurs aspects de la tradition juive.

Traduction: Gérard Dupuy, pour «Libération»

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