J’ai découvert Justin aux alentours de mes 15 ans, c’était peu avant la fin des années 1980. Il avait formé son groupe neuf ans plus tôt du côté de Bradford. La scène musicale britannique était en totale ébullition suite à la lame de fond punk et le Royaume-Uni découvrait avec effroi ce qu’allait être le thatchérisme. Justin m’avait instantanément séduit, avant que je n’apprenne qu’il avait emprunté le nom de son gang à l’armée antiroyaliste d’Oliver Cromwell, par sa voix d’une incroyable densité et la puissance émotionnelle et épique de son rock. Appelons-le Justin 1. Car jeudi dernier, dans un acte héroïque de dévouement paternel, j’ai assisté à une grand-messe populaire et adolescente donnée dans la Berne fédérale par celui que je nommerai Justin 2.

Barrière invisible

Justin 2 a 23 ans et, même si le Stade de Suisse n’a ce soir-là, et de loin, pas fait le plein, il s’agit d’une superstar. Durant sa performance, qui m’a vu errer hagard dans les travées de ce beau complexe multifonctionnel conçu par l’architecte Rodolphe Luscher, j’ai eu tout le loisir de réfléchir à ce qui sépare un concert dans une salle prévue pour à un show en plein air. Le plus frappant, c’est ce sentiment de voir les spectateurs communier entre eux, c’est-à-dire hurler en même temps quand Justin 2 effectue un vague pas de danse et reprendre en chœur ses refrains, plutôt qu’avec leur idole.

La distance implique une barrière invisible mais solide entre la scène et le public. Peu d’interattraction possible, sauf si on est le Boss (pour les plus jeunes: Bruce Springsteen). Justin 2 a ainsi proposé à ses fans helvétiques, jusqu’à un play-back final trahissant une évidente lassitude, si ce n’est une certaine forme de dédain, un spectacle calibré sans grande virtuosité. Le même spectacle qu’il a donné quelques jours plus tôt à Stockholm et qu’il reproduira sous peu à Dublin.

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Derrière le show, le néant

En observant Justin 2 se frapper souvent le cœur pour dire qu’il aime la foule hurlante, agripper encore plus souvent son short ample au niveau de l’entrejambe et tenter d’extraire sa voix de la bouillie sonore sortant des enceintes (les deux artistes qui l’ont précédé ont eux aussi dû batailler avec une sono médiocre), j’ai également eu tout le temps de penser à ce qui le sépare de Justin 1. Ce dernier n’a jamais caché ses convictions politiques et sociales, a toujours dénoncé toutes les formes de fascisme et d’extrémiste, défendu la mixité et soutenu les politiques humanistes en matière d’asile.

Justin 2 fait, lui, partie de ces entertainers à l’américaine – oui, je sais, il est Canadien – qui ne disent vivre que pour divertir les masses laborieuses. Mais derrière le show, le néant. Il suffit d’aller fureter sur le Web pour trouver la trace de nombreux moments embarrassants. Notamment de sa mémorable visite du Musée Anne Frank, à Amsterdam, où il a qualifié la jeune victime de la barbarie nazie de fille formidable qui aurait sans doute été une de ses admiratrices. Depuis, il a médiatisé son implication dans des œuvres caritatives. Une agence de communication doit être passée par là.

Au son du mélancolique «Born Feral», titre majeur du dernier album du groupe de Justin 1, je me suis heureusement vite remis de ma virée bernoise. En septembre, je retournerai dans un stade, mais à Zurich. Quitte à finir cette chronique en mode «vieux con», j’avoue compter sur les Stones pour me réconcilier avec les spectacles open air.


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