Les atteintes irrémédiables à la biosphère depuis l’avènement de l’anthropocène sont illustrées jour après jour par des évidences scientifiques convergentes sur les fronts du climat, de l’environnement et, à terme, de la sécurité alimentaire. De plus, la déconnexion entre les capitaux, l’endettement et l’économie est si importante qu’un ajustement majeur est inéluctable. La faillite du modèle capitaliste à intégrer la finitude des ressources vient aujourd’hui s’ajouter à celle du communisme au siècle passé. Nous en sommes réduits à spéculer sur le premier élément qui déclenchera l’effondrement: la finance, l’immigration climatique, les conflits… ou la faim?

Lire aussi: Au Chili, les éleveurs en première ligne face au changement climatique

Malgré la nécessité d’une refonte fondamentale des rapports humains, il semble peu vraisemblable de pouvoir s’affranchir des moteurs de la nature humaine que sont la liberté d’initiative individuelle, la concurrence, et les élans sociétaux qui en découlent. Aussi, le défi de notre civilisation ne pourra être relevé que s’il intègre les nécessités économiques et sociales, piliers du développement de la société. Mais comme les acteurs politiques libéraux s’avèrent bien incapables de proposer un modèle de soutien à l’esprit d’entreprise qui soit vraiment durable, il est peut-être encore temps d’en appeler à la participation des économistes. Sont-ils capables de proposer un modèle intégratif pour après-demain?

Soit un fou, soit un économiste

Cela dit, l’état des lieux n’est malheureusement pas de nature à nous rassurer: les pistes proposées par d’éminents économistes dans ces colonnes se résument à essayer de soutenir à bout de bras le modèle néolibéral dominant. Les positions des industriels au Forum des 100 en 2019 étaient révélatrices de cette superficialité, à l’instar d’economiesuisse qui ignore superbement le changement climatique (LT du 26 juin 2019). Peu avant, Monsieur Hildebrand semblait préoccupé exclusivement par la «prise en compte du risque» (sic) que ce changement fait peser sur les investisseurs, tout comme Monsieur Garelli qui, dans ces mêmes colonnes, se concentre régulièrement sur la prochaine récession à venir…

Est-ce donc un aveuglement causé par la croissance à deux chiffres héritée des Trente Glorieuses qui conduit encore des économistes à nous faire accroire que la prochaine crise sera conjoncturelle, alors qu’elle sera évidemment systémique? Bref, tout nous ramène à la boutade de l’économiste Kenneth Boulding, au siècle passé: «Celui qui pense qu’une croissance exponentielle infinie est possible dans un monde fini est soit un fou, soit un économiste».

Nous avons un urgent besoin d’économistes qui proposent un modèle de transition permettant de soutenir le déplacement des emplois actuels vers ceux à créer dans l’ère post-industrielle

Mais assez ri. Ce dont nous avons un urgent besoin, ce sont des économistes qui proposent un modèle de transition permettant de soutenir le déplacement des emplois actuels vers ceux à créer dans l’ère post-industrielle. Les pistes ne manquent pas: commerce de proximité, agroécologie, énergies décentralisées, salaire minimum. Nombreux sont les exemples de monnaies locales, sociales, à succès, qui pourraient appuyer ces initiatives. Seront-elles la clé de la relocalisation salutaire de la production et de la consommation, sous le contrôle de la communauté, et non des multinationales et de leurs obligés politiques?

Le capitalisme des parties prenantes préconisé par le World Economic Forum va dans ce sens, tout comme les directions suggérées par Jeffrey Sachs, économiste conseiller à l’ONU (LT du 3 janvier). Et pourquoi ne pas s’inspirer aussi des voix qui préconisent la réduction drastique du temps de travail? Il sera alors enfin temps de reconnaître l’immense valeur produite par des comportements individuels respectueux des stratégies collectives.

Club de Rome

A ce jour, force est de constater que la plupart des contributions des économistes du XXe siècle ont consisté à simplement décrire, voire à cautionner des processus déjà en marche, indépendants de leur intervention. Réservant ses lauriers aux initiatives et créations qui font avancer le monde, Alfred Nobel n’a pas créé de prix pour les économistes, sans doute faute d’être convaincu de leur apport à la marche de notre civilisation*.

De leur côté, les scientifiques et le Club de Rome alertent le monde depuis la fin des années 1960 déjà, avec leurs maigres relais politiques. Il est donc grand temps de mettre à profit les dernières décennies de stabilité pour expérimenter des amorces de modèles adaptés à l’ère post-industrielle, voire post-croissance. Et si tant est que les économistes aspirent à être acteurs et non plus seulement observateurs des profondes mutations à venir, réjouissons-nous du jour où l’on pourra donner tort à Monsieur Nobel.

*Le «Nobel» d’économie est en effet un succédané décerné par la Banque de Suède.