L’homme moderne ne reçoit pas trop peu d’informations, il en reçoit trop. C’est sur cette déclaration empreinte de sagesse que Kaspar Villiger, alors président de la Confédération, débutait son discours prononcé à l’occasion du 100e anniversaire de l’Agence Télégraphique Suisse (ATS), en 1995.

Pour les propriétaires de l’ATS, les éditeurs de journaux et la SSR, ce mot de Villiger semble inoubliable. 15 ans plus tard, ils ont en effet limité de manière tout à fait concrète le flux de l’information, ce flux où il est devenu impossible de séparer l’essentiel de l’accessoire. Contre cela aussi, notre président d’alors nous avait mis en garde.

Les potentats de l’ATS ont certainement dû se dire qu’ils diffusaient les informations essentielles, et que leurs concurrents diffusaient le reste. Durant les 28 dernières années, de nombreuses rédactions de journaux, de radios et de télévisions, tout comme l’administration fédérale, n’ont «bêtement» pas voulu le comprendre, et ont persisté à avoir également recours à la filiale d’Associated Press, AP Suisse.

Depuis le début des années 80, AP a livré à ses clients suisses un service de renseignement intérieur de qualité, en français et en allemand. Plus qu’une concurrence à l’agence nationale ATS, ce service représentait un précieux complément et, dans de nombreuses rédactions, c’est précisément en comparant les dépêches des deux agences que l’on distinguait l’accessoire de l’essentiel. AP s’était bien établie en Suisse. Balz Bruppacher, son rédacteur en chef depuis 1983, avait réussi à mettre sur pied une agence efficace et appréciée, en particulier dans le secteur de la finance et de l’économie. Certains journaux suisses avaient même recours uniquement à AP pour leurs dépêches.

AP Suisse a cependant connu des phases difficiles sur le plan économique. Aussi, lors de sa reprise il y a peu par l’agence d’information allemande Ddp, la petite rédaction reprenait espoir. Ddp annonçait des plans d’expansion, et cherchait même de nouveaux collaborateurs. Cette bonne nouvelle s’est cependant avérée mensongère, et ce jusque dans l’annonce officielle: «Ddp développe ses activités en Suisse…». Derrière le dos de sa rédaction, Ddp a en effet conclu un marché avec l’ATS: la fermeture de la rédaction suisse, c’est-à-dire l’ancienne AP Suisse, contre la reprise des dépêches de la Ddp pour l’Allemagne et au niveau international. On ne sait pas ce qu’a coûté à l’ATS cette manœuvre de vaurien. Les 21 journalistes concernés en ont pris connaissance le 28 janvier 2010 sur leurs écrans d’ordinateur – par une dépêche de l’ATS. Celle-ci contenait également un passage relatif à une partie de la rédaction, qui continuerait à être employée dans un «bureau pour correspondants». Une demi-heure après l’arrivée de la dépêche, le nouveau propriétaire de l’agence effectuait sa première et unique visite à la rédaction. Il distribuait au contraire à tous un papier similaire, avec, sur exactement deux lignes, un message sans équivoque: licenciement. Un mois plus tard, le premier mars, l’ATS voyait enfin s’accomplir le vœu qu’elle avait longtemps caressé en secret. Libérée de toute concurrence, elle peut désormais alimenter tous les journaux de Suisse de ses nouvelles monopolistiques.

Les coûts de ce marché n’en représentent pas la seule inconnue. Les réflexions des éditeurs sont tout autant énigmatiques. A moins que ceux-ci ne souhaitent réduire, plutôt que les flux d’information, le professionnalisme de leurs rédactions.

Cette nouvelle donne n’est pas sans danger pour la Suisse romande. L’ATS bénéficie de prestations contractuelles de la Confédération et le contrat respectif oblige l’ATS à produire un service de base équivalent pour les trois langues officielles. Ceci constitue théoriquement une garantie pour les Romands. Mais pour la Confédération, le financement d’une institution aujourd’hui monopoliste dans le secteur de l’approvisionnement d’informations des médias suisses est par nature problématique. Si elle décidait de réduire son engagement, cela se ferait probablement au détriment des médias romands et tessinois. Dans une telle situation, pourquoi les éditeurs romands, de concert avec la RTS, n’établiraient pas leur propre agence, en se désengageant de l’ATS et en collaborant par exemple avec l’AFP?

Jusqu’à il y a peu, on trouvait encore des médias qui ne reprenaient une information dans leurs pages, ou dans leurs émissions, que si cette information avait été attestée par les deux agences. Une mesure de précaution, qui a quelque chose à voir avec la qualité et la fiabilité dans la pratique du journalisme.

L’ATS assume aujourd’hui toute seule la responsabilité des nouvelles de Suisse et sur la Suisse. Le mal n’est peut-être pas si terrible. La Chine également n’a qu’une seule agence d’information – la Xinhua.

Traduction: Pierre Blanc

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