Vivre ensemble avec nos différences sous des institutions et des lois communes tout en partageant vie sociale et travail n'a rien d'une sinécure. Si tant est qu'il y en ait jamais eu, ceux qui prétendent le contraire font fausse route. «Enrichissons-nous de nos différences!» est certes un slogan sympathique mais il a pour principal inconvénient d'ignorer les difficultés que nombre de personnes, à tort ou à raison, croient percevoir.

Cet écueil d'un multiculturalisme simpliste étant reconnu, il reste que les partisans du multiculturalisme ont raison d'insister sur le fait que nos sociétés contemporaines occidentales doivent abandonner l'illusion qu'elles sont vouées à rester formées d'individus partageant une culture commune à la fois forte et identique, ou que, lorsque tel n'est plus le cas, elles pourraient se battre pour restaurer une telle situation. Les nostalgies de cet ordre-là oublient que l'expansion coloniale occidentale a ouvert la voie au métissage et que les flux migratoires ne sont pas près de cesser.

Pourtant, les politiques publiques et les discours qui les accompagnent sont bien souvent sous-tendus par ce présupposé d'homogénéité culturelle. Alors que plus personne n'ose parler d'«assimilation», il n'est pas rare que le terme d'«intégration» n'en soit au fond que le cache-sexe qui dissimule avec peine la fin visée. Lorsque l'UDC se met elle-même à parler d'intégration en proposant un passeport du même nom qui en attesterait, on peut craindre le pire [...]

Prendre acte de la diversité culturelle de fait de nos sociétés et de sa vocation à s'étendre a des implications politiques et sociales. Dans une société multiculturelle, qu'est-ce qui doit rester semblable et en quelles matières peut-on légitimement attendre des changements? Le multiculturalisme implique-t-il de lever tout jugement sur les différences culturelles pour adopter la posture de l'ethnologue? Mais le citoyen n'observe pas, il vit, cohabite, travaille, légifère, décide. En pratique, cela semble donc peu envisageable. De plus, certains usages culturels contreviennent à des devoirs légaux fondamentaux qui ne sauraient être remis en question. Tel est le cas de l'excision. Si on la poursuit pénalement, comme c'est bien sûr le cas, c'est que l'on juge une société sans excision meilleure.

Le multiculturalisme implique-t-il un droit à être protégé des offenses portées à l'encontre de son groupe ethnoculturel, national, «racial» ou religieux? Mais, l'«offense», de même que la «décence», est une notion vague et variable. Des catholiques peuvent juger offensants certains poèmes anticléricaux de J. Prévert qui, à vrai dire, sont d'une grande virulence. Il reste qu'on les trouve dans toutes les librairies et même dans les bibliothèques scolaires sans que l'Eglise n'en fasse pour autant des procès.

Le malheur veut que la Suisse n'ait délibéré publiquement des conditions de la vie commune d'une société multiculturelle que du point de vue de pratiques policières. Qui peut entrer ou doit sortir, et à quelles conditions? Quand les limites du tolérable en matière de haine «raciale» sont-elles franchies? Dans ce dernier cas, c'est le Code pénal, art. 261 bis sur la discrimination raciale, qui joue le rôle d'arbitre. Cependant, on ne prévient pas le feu en appelant les pompiers mais en construisant selon des normes qui nous en protègent, et en assimilant dès l'enfance les comportements qui rendent la vie avec le feu mais sans incendies à la fois possible et agréable. Plus de dix ans après son introduction, le bilan de la norme pénale antiraciste est mitigé. Les préjugés sont toujours là. Les politiciens instrumentalisent toujours autant, si ce n'est plus, la politique d'immigration en s'en jouant. Et, alors que la Suisse compte plus de 1,5 mio d'étrangers, on se berce toujours de l'illusion que ce sont «eux» qui doivent s'adapter à «nous» et à «notre» culture. Pourtant, l'idée d'une identité commune forte a en Suisse tout du parfait mensonge. Il n'est qu'à penser aux différences considérables de mentalités et d'usages entre Genève et Zurich, par exemple.

A cet état des lieux morose, le contexte international a ajouté une nouvelle «guerre froide» entre Occident et pays arabo-musulmans, suscitant chez le commun des mortels comme chez les philosophes des vocations à défendre «notre» culture contre les «nouveaux barbares». Les chemins d'un multiculturalisme raisonnable ne sont donc pas aisés à trouver parce que les conditions d'une vie commune sereine ne sont pas réunies et que l'idéal même s'est parfois fourvoyé. Alors, c'est qu'il faut réfléchir davantage.

Une société multiculturelle n'implique pas l'absence de conflits. L'excision, la polygamie, la relégation des femmes sont des maux: expliquons les bonnes raisons que nous avons de le penser. Mais les discriminations, à compétences égales, en matière de travail dont sont victimes nombre de jeunes issus de l'immigration n'en sont pas moins. Pour ne rien dire de la difficulté de leurs parents à trouver un logement. Or, en ces deux matières si importantes pour l'intégration sociale et en dépit même de l'existence d'un article constitutionnel garantissant la non-discrimination et l'égalité de traitement, le droit suisse ne donne aucun moyen d'agir. Du coup, il est bien regrettable que nous ne puissions intervenir qu'en vertu d'un article pénal qui conforte le sentiment que s'exerce une police de la pensée. Car la police morale s'accorde mal avec la tradition libérale et démocratique de libre discussion.

Il manque une loi générale contre les discriminations, que demandent experts, Commission fédérale contre le racisme (CFR) et associations afin d'appliquer la Convention internationale contre le racisme que la Suisse a ratifiée le 29 décembre 1994. [...]

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