Nous appelons les gouvernements démocratiques, mais aussi les médias eux-mêmes et les acteurs du numérique à un New Deal pour le journalisme, un engagement massif en faveur des médias d’intérêt public, de qualité, libres, indépendants et fiables. Nous réclamons une mobilisation générale qui favorise l’exercice d’un journalisme fondé sur les méthodes professionnelles et les règles éthiques. Nous avons une vision exigeante du journalisme, et le considérons essentiel pour renforcer la démocratie comme pour répondre aux défis qu’affronte l’humanité tout entière.

En novembre 2018, nous avons publié une Déclaration solennelle qui a inspiré le Partenariat sur l’information et la démocratie, lancé en marge de l’Assemblée générale des Nations Unies en septembre 2019, désormais signé par 42 Etats. Nous y affirmons que «la fonction sociale du journalisme est d’assurer un rôle de «tiers de confiance» des sociétés et des individus (...). Elle a pour but de rendre compte de la réalité, de la révéler de la façon la plus large, la plus profonde et la plus pertinente possible pour favoriser l’exercice du droit à la liberté d’opinion.» La fonction sociale du journalisme justifie un effort de la collectivité pour assurer sa viabilité financière.

«Décennie décisive»

Les bouleversements technologiques ont fragilisé les garanties démocratiques pour le débat public et révolutionné l’univers concurrentiel du journalisme. Ce dernier risque de s’enfoncer de plus en plus, dès lors que la désinformation, les rumeurs, les propos de haine ont une forme d’avantage concurrentiel dans l’espace numérique. Nous sommes malheureusement entrés dans une «décennie décisive pour le journalisme», comme l’affirmait l’organisation Reporters sans frontières (RSF) en 2020. Il serait catastrophique que cette décennie décisive soit une décennie fatale. Ce serait d’autant plus catastrophique que le journalisme est le meilleur vaccin pour lutter contre la désinformation.

La fonction sociale du journalisme justifie un effort de la collectivité pour assurer sa viabilité financière

La crise économique et les pertes financières importantes engendrées par la pandémie ne font qu’aggraver une situation économique d’ores et déjà précaire pour la presse et les médias d’information. Le secteur a non seulement été heurté par les crises passées comme celle de 2008 mais également par l’évolution des pratiques de consommation d’information et par l’évolution de l’écosystème. Les pertes estimées pour l’année 2020 dans le secteur des médias d’information sont estimées à 30 milliards de dollars. Entre 2019 et 2024, pour la seule industrie de la presse, les prévisions d’une analyse du cabinet PricewaterhouseCoopers prévoient une baisse conséquente de 108 milliards de dollars en 2019 et 86 milliards en 2024. 

Le journalisme d’intérêt public

L’organe de mise en œuvre du Partenariat sur l’information et la démocratie, le Forum du même nom, a lancé en novembre 2020 un groupe de travail sur la soutenabilité du journalisme, dont le comité de pilotage était présidé par Rasmus Kleis Nielsen, directeur du Reuters Institute for the Study of Journalism de l’université d’Oxford et composé de 17 spécialistes internationaux. Ce groupe de travail vient de remettre ses recommandations avec une conclusion: la situation justifie une nouvelle donne pour le journalisme, un New Deal permettant au journalisme d’en finir avec la crise qui menace sa pérennité.

Le rapport préconise à la fois une augmentation des fonds de l’aide publique au développement allouée au journalisme d’intérêt public et la possibilité pour la philanthropie de soutenir des médias, à but lucratif ou non. En matière fiscale, il recommande de mettre en place des mécanismes allant du soutien individuel des citoyens aux médias de leur choix aux mesures internationales en matière de fiscalité des plateformes numériques. Enfin, il recommande la mise en œuvre d'initiatives permettant de redonner un avantage comparatif au journalisme de qualité, telle la Journalism Trust Initiative, ainsi que d’intégrer la réflexion sur l’impact de l’intelligence artificielle sur le journalisme dans les feuilles de route nationales sur l’IA.  

Pour rester hors de la caverne

La logique d’un New Deal pour le journalisme ne saurait consister à défendre des intérêts corporatistes ou industriels. La logique d’un tel engagement est de défendre le droit de chacun à l’information, entendue comme l’information fiable. La liberté d’opinion et d’expression suppose bien entendu la liberté de la presse, mais elle suppose aussi que chacun, en tant que citoyen et en tant qu’être humain, puisse revendiquer de connaître la vérité et la réalité sans être trompé sans cesse par la désinformation et les rumeurs. Pour empêcher que la liberté de la presse soit utilisée pour défendre le sponsoring des contenus ou leur manipulation volontaire, l’exigence sur les méthodes professionnelles et les règles éthiques est cruciale.

Une évolution de la doctrine est à notre sens essentielle. Nous l’avions engagée dans la Déclaration sur l’information et la démocratie en développant une conception du droit à l’information fiable. Il est crucial de mieux articuler les droits des émetteurs de contenus et ceux des récepteurs de l’information confrontés à des capacités inédites de manipulation et de désinformation. Ce nouvel équilibre vise à refonder la responsabilité dans l’espace de l’information et de la communication. Il vise rien de moins qu’à maintenir la possibilité humaine de s’affranchir de l’état de tutelle, de ne pas rentrer à nouveau dans une caverne où ne seraient perceptibles que les ombres, cette caverne dont les hommes sont sortis grâce à la connaissance.


Signataires : 

Christophe Deloire, Secrétaire général de Reporters sans frontières (RSF), président du Forum sur l’information et la démocratie, co-président de la Commission sur l’information et la démocratie
Shirin Ebadi, Avocate, magistrate et défenseur des droits humains, fondatrice du Centre des Défenseurs des Droits de l’Homme, lauréate du prix Nobel de la Paix en 2003, co-présidente de la Commission sur l’information et la démocratie
Emily Bell, Chercheuse et journaliste, professeur à la Columbia University School of Journalism et directrice du Tow Center for Digital Journalism de Columbia
Teng Biao, Avocat, défenseur des droits humains, chercheur au sein du U.S.-Asia Law Institute à l’Université de New York
Nighat Dad, Avocate, activiste, fondatrice et présidente de la Digital Rights Foundation
Mireille Delmas-Marty, Professeur émérite au Collège de France et membre de l’Institut
Can Dündar, Journaliste, éditorialiste et documentariste, ancien rédacteur en chef du journal Cumhuriyet
Ulrik Haagerup, Journaliste, fondateur et directeur du Constructive Institute
Hauwa Ibrahim, Avocate défenseur des droits humains, lauréate du Prix Sakharov en 2005
Adam Michnik, Historien, journaliste et essayiste, directeur de la rédaction de Gazeta Wyborcza
Antoine Petit, Président du CNRS, ancien président-directeur général de l’INRIA
Navi Pillay, Juriste, ancienne Haut-commissaire aux droits de l’homme et ancienne Présidente du Tribunal pénal international pour le Rwanda
Mario Vargas Llosa, Écrivain, homme politique, journaliste, essayiste et chercheur, prix Nobel 2010 de littérature
Aidan White, Journaliste, président et fondateur du Ethical Journalism Network, ancien secrétaire général de la Fédération internationale des journalistes
Mikhail Zygar, Journaliste, auteur, fondateur et ancien rédacteur en chef de la chaîne de télévision indépendante Dozhd, lauréat du International Press Freedom Award du CPJ en 2014

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