Trois jours à peine ont été nécessaires pour que la votation du 4 mars exerce ses premiers effets sur le cours de la politique européenne de la Suisse. Alors que, dimanche soir, Joseph Deiss revendiquait encore l'ample victoire du non, et y voyait un encouragement à sa politique d'intégration, le Fribourgeois a publiquement effectué un premier recul devant le Conseil des Etats réuni à Lugano. Mis dos au mur par la Chambre des cantons (et par son propre groupe qui l'a, dit-on, fermement sermonné), notre ministre des Affaires étrangères a admis que le programme du gouvernement, publié en novembre 2000, et qui prévoyait une relance du processus d'adhésion entre 2003 et 2007, ne peut plus être interprété à la lettre et qu'il faut imaginer un délai d'attente prolongé.

Le Conseil fédéral dira aujourd'hui s'il est du même avis. Parallèlement cependant, les parlementaires ont déjà indiqué lors des débats que l'adhésion à l'Union européenne ne devait plus être considérée comme un objectif, mais comme une «option», ou éventuellement une «option privilégiée». Loin d'être un détail sémantique, cette mise au point est une suite logique du rapport de forces révélé par le vote de dimanche.

Ce ne sont plus tant les conséquences du 4 mars que les préparatifs du prochain vote du 10 juin qui conditionnent l'attitude du gouvernement. Jusqu'ici, fidèle à sa politique des petits pas, le Conseil fédéral comptait: 1. entraîner à sa suite la majorité du peuple dans l'acceptation des accords bilatéraux (c'est fait), 2. écarter l'initiative «Oui à l'Europe!» (c'est fait!), puis, après avoir obtenu le droit d'envoyer des soldats armés à l'étranger (vote du 10 juin), emporter dans la foulée une adhésion à l'ONU (en 2002 en principe).

Ce cheminement progressif, une sorte de pédagogie politique de l'ouverture, figure toujours à l'agenda officiel. Mais la force du refus du 4 mars donne évidemment une importance inattendue à l'échéance du 10 juin : si le Conseil fédéral l'emporte, il pourra légitimement se targuer d'avoir triomphé de tous ses adversaires et d'avoir constitué une majorité populaire capable de suivre sa voie difficile. Ce serait une victoire inestimable dans le contexte de la démocratie directe helvétique. Rares ont été les collèges gouvernementaux à pouvoir prétendre à pareil succès dans notre histoire récente.

Si en revanche le camp du refus venait à l'emporter dans trois mois, cela signifierait que l'alliance de tous les partisans de l'ouverture, idéalistes et pragmatiques, ne suffit pas à rassembler une majorité dans le pays. A posteriori, cela mettrait à mal l'interprétation d'un «non raisonnable» à l'adhésion et consacrerait la suprématie des partisans de l'UDC. Du coup, l'objectif de l'adhésion à l'ONU et les efforts en faveur de l'ouverture en général seraient compromis, sans même parler de l'intégration européenne.

L'enjeu est donc de taille et les rapports de force exprimés le 4 mars suggèrent que la bataille sera pour le moins difficile. Dans les deux camps, chacun en est déjà conscient et fourbit ses armes pour le choc frontal. L'UDC en tentant d'affaiblir Joseph Deiss.

Le Conseil fédéral en mettant la sourdine à un discours européen visiblement peu populaire. Car ce qui se joue désormais n'est rien moins que le fondement même de sa politique étrangère.

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