En quelques semaines, la crise du coronavirus a transformé le monde du travail comme jamais. Il s’agit là d’une belle occasion d’activer les mesures demandées depuis plus de vingt ans par les femmes en vue de faciliter leur développement professionnel. Cela sera très certainement bénéfique à tous et toutes. Afin de mesurer le long chemin accompli, permettez-moi tout d’abord de vous raconter cette anecdote tirée de mon parcours.

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En 2002, alors à la recherche d’un nouveau défi professionnel, j’ai été reçue par le directeur d’une grande société d’outplacement. Tout en parcourant mon CV, il m’énumérait les nombreuses perspectives professionnelles qu’il avait à m’offrir, assurant pouvoir me trouver un poste à Bruxelles, voire à Hongkong. Il fut fort dépourvu lorsque je lui ai répondu: «Vous ne m’outplacerez même pas à Genève, j’ai trois enfants sous-gare à Lausanne.» Je l’ai soudain vu perdre de sa verve et déchanter. Par ces quelques mots, j’avais soudainement perdu tout intérêt à ses yeux. Ce dirigeant était représentatif des mentalités de l’époque, d’une totale incapacité à sortir du modèle dominant. Beaucoup de talents, et pas seulement féminins, furent ainsi pénalisés de la sorte.

Un état d’esprit révolu

Cet épisode illustre surtout un état d’esprit que l’on espère définitivement révolu: l’absence de confiance en la capacité d’adaptation d’une mère avec trois enfants. Que ce soit dans un poste à Bruxelles, Hongkong ou sous-gare à Lausanne. Peu importe le lieu. Les femmes ont régulièrement été confrontées à ce dilemme cornélien: se calquer, coûte que coûte, sur le modèle dit masculin, port de cravate en moins, ou opter pour l’aventure en créant leur propre modèle. Pour ma part, je me suis lancée, à mes risques et périls, dans l’entrepreneuriat social en œuvrant depuis dans le domaine de l’égalité des chances. La majorité des femmes n’a pas eu d’autre choix que d’opter pour la première formule.

Puisse cette résolution de travailler autrement, avec davantage d’équilibre entre vie privée et vie professionnelle, durer plus longtemps que le temps d’une saison

Depuis, les avancées technologiques ont ouvert un incroyable champ de possibles. Nous pouvons travailler à distance, depuis n’importe où, n’importe quand. Crise du coronavirus aidant, le phénomène s’est accéléré. Le télétravail a pris son envol de manière spectaculaire. Dans son sillage, une nouvelle vision de notre relation au travail semble se dessiner à l’horizon. Le fait que les hommes y trouvent aussi leurs avantages jouera, à n’en pas douter, un rôle déterminant dans la consolidation future de cette évolution. Ils sont en effet actuellement nombreux à vanter les mérites du travail à distance. Il n’est pas rare de les voir faire coucou à leurs collègues avec leurs enfants sur les genoux. Les gazouillis du dernier-né entendus lors d’une vidéoconférence tendent à faire sourire l’assemblée par écrans interposés sans que cela ne mette nullement en doute l’implication du père dans son travail. Une démonstration que l’image est toujours plus forte que les beaux discours.

Etablir la confiance

Cependant, tout n’est pas rose, dans l’urgence du Covid-19, les règles de fonctionnement n’ont pas toujours été claires. Etablir la confiance réciproque à distance, cela n’allait pas de soi. De plus, il s’agissait d’une période exceptionnelle où il fallait en parallèle gérer les enfants confinés eux aussi à la maison.

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Sachons maintenant capitaliser sur ces acquis, en retenir les meilleures pratiques, afin que cette résolution de travailler autrement, avec davantage d’équilibre entre vie privée et vie professionnelle, dure plus longtemps que le temps d’une saison. Cette évolution constitue l’une des clés principales en faveur de la mixité entre les femmes et les hommes dans le monde du travail. Demain, peu importe si l’on opte pour du télétravail, un partage de poste sous la forme d’un job sharing, une annualisation de ses heures, ou un mélange du tout, quelle que soit la combinaison choisie, pourvu que le modèle final vous corresponde. Quant à la confiance, elle constitue sans nul doute le cœur de ce nouvel ordre du travail à venir. Sans cette confiance, il ne sera que la réplique d’anciens schémas!


*Françoise Piron, ingénieure EPFL, directrice de la Fondation Pacte, conseillère communale PLR Lausanne