Tout a commencé à bas bruit, un jour où le chef de la rubrique Economie, Valère Gogniat, discutait avec Célia Héron, cheffe de la rubrique Société, des moments de bascule différents vécus par son équipe. Vous savez, ce jour où on s’est rendu compte que le coronavirus allait marquer nos histoires, parce que les vacances étaient annulées, parce que la grand-mère avait peur de venir garder le petit-fils, parce qu’on n’avait plus le droit d’aller au bureau, fermé pour cause de pandémie. Comme nous avons tous des souvenirs de ce que nous faisions le 11-Septembre, nous nous souvenons tous aussi du moment particulier où nous avons compris que cette crise sanitaire était radicale. Ne serait-il pas intéressant de travailler sur ces seuils, de les partager, pour que la mémoire reste? Capturer le déroulé panoramique de cette épreuve inédite avant qu’elle soit recouverte par le flux de la vie qui continue: emballée, la rédaction en chef leur donne carte blanche pendant un mois.

L’idée a alors germé: un grand récit choral, mais vrai. Infirmières sous pression, livreurs débordés, commerçants aux abois, familles confinées, croque-morts précautionneux, décideurs en équilibre précaire entre connaissances lacunaires de la maladie et nécessité d’agir: la pandémie a soumis tout le pays à une épreuve inédite, historique. Cela méritait bien un exercice tout aussi inédit. Mais pas question de se cantonner au rétroviseur, même multifacettes: il fallait aussi explorer la suite, le rebond, les changements. Le Temps d’après.

Des infirmières, des patrons et une ministre

Vous aurez le résultat entre vos mains demain samedi – pour l’occasion, même les abonnés numériques recevront gracieusement le journal imprimé. Un journal exceptionnel de 62 pages, un ébouriffant acte de confiance dans le journalisme en plein effondrement de la publicité.

Dans le premier cahier, 28 témoignages de première main – une seule interview a été réalisée au téléphone. Une vingtaine de voyages de Genève à Locarno en passant par Lausanne, Zurich, Berne, Neuchâtel, Zoug ou Moutier, pour rencontrer Juliette et Amandine, les infirmières multitâches qui s’entraident pour tenir, Pierre, le manager de restaurant qui se souvient du dernier bip des frigidaires qui ferment; mais aussi la ministre Karin Keller-Sutter, les patrons de Nestlé, Glencore, Credit Suisse… et d’autres.

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C’est Valère et Célia qui ont écrit ensemble, en trois semaines, se complétant l’un l’autre, via tous les outils possibles – documents partagés, vidéoconférences et autres. Mais c’est toute la rédaction qui a participé au canevas de cette grande frise avec ombres et lumières en proposant des noms, en facilitant les contacts, en participant aux interviews. De grands moments de doute au moment de décider quelle forme choisir – un Je empathique, une mise à distance journalistique plus conventionnelle à la 3e personne, ou quoi? Doute aussi de parvenir à persuader dans un temps compté autant de personnages publics de dévoiler un peu leur vécu personnel.

Les contours du monde de demain

L’anniversaire qui s’annonce compliqué du fils du patron de Credit Suisse Thomas Gottstein, les palpitations de Mathieu Jaton au moment de décider du sort de l’édition 2020 du Montreux Jazz Festival, le découragement qui aurait pu saisir Cesla Amarelle lors de la réouverture des écoles… Petites et grandes histoires se croisent, avec quelques révélations en prime: vous découvrirez ainsi au passage pourquoi il a été si compliqué d’obtenir un tableau en temps réel du nombre de lits disponibles dans les hôpitaux suisses.

Dans le second cahier, 20 pages d’enquête sur les contours du monde de demain qui émerge, sera-t-il différent de celui d’aujourd’hui? La ville peut-elle faire durablement plus de place au vélo? Comment le train peut-il redevenir attirant? Retournerons-nous au théâtre, quand notre amour de la foule va-t-il l’emporter sur l’angoisse sanitaire? La Chine va-t-elle redevenir la locomotive du monde, et comment la place de la Suisse peut-elle évoluer? C’est la philosophe Cynthia Fleury qui noue la gerbe dans un grand entretien: «Nous pouvons créer un rapport de force plus citoyen face à la tech», c’est un des effets positifs de la pandémie, a-t-elle confié à Marion Police et à Mathilde Farine – qui a coordonné ces dix pistes sur le monde d’après.

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Ajoutez à tout cela une mise en page exceptionnelle, signée Sylvain Boggio, et un travail photo très haute couture, supervisé par Anne Wyrsch et Paolo Battiston: vous l’avez compris, ce numéro est un collector. Bon à lire dès demain, et à conserver près de soi pour entrer plein d’allant dans ce monde nouveau qui arrive.


Sur le web: un grand format pour retracer ce numéro exceptionnel, concocté par Paul Ronga, à retrouver ce week-end sur labs.letemps.ch.
A la radio: Médialogues reviendra sur ce numéro historique du Temps ce samedi. RTS La Première, 9h10.


En raison de ce numéro spécial, la prochaine édition du Temps Week-end paraîtra le samedi 20 juin.

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