Nouvelles frontières

Un OVNI nommé Europe

L’Europe, en tant que projet politique, a-t-elle encore une raison d’être? Soixante ans après sa création, l’Europe communautaire dérange de plus en plus

Soixante ans après sa création, l’Union européenne (UE) reste un objet politique mal identifié. Ni Etat fédéral, ni empire, cet agrégat de nations n’a pas de précédent, pas d’équivalent, pas de concurrent. Née le 25 mars 1957 à Rome, l’Europe communautaire, dotée d’un Conseil, d’une Commission, d’un Parlement, d’une Haute Cour de justice et d’un marché commun n’a cessé de croître. De six Etats, elle est passée à 28 (et plusieurs pays sont sur les rangs pour une adhésion), exerçant une force d’attraction que personne n’avait imaginée à ses débuts.

Loin d’être linéaire, cette dynamique ne s’était pas démentie jusqu’au vote britannique de juin 2016. Depuis le Brexit, il est admis que ce qui a été construit par les gouvernements peut se défaire par la volonté populaire. Les 27 qui se réunissent ce samedi à Rome veulent croire à l’exception britannique, celle d’une île qui n’a jamais considéré son destin comme étant vraiment lié à une quelconque construction politique continentale. On devrait logiquement en rester-là. C’est feindre d’ignorer que l’un des peuples les plus eurosceptiques, après le Royaume-Uni, se trouve désormais en France. L’élection de Marine Le Pen, dont on ne peut plus exclure qu’elle ait une chance de l’emporter, signerait l’arrêt de mort d’un projet de plus en plus contesté.

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Ni Etat-nation, ni empire

Après l’élan suscité par l’élargissement au Sud, puis à l’Est, les espoirs d’harmonisation nés d’une monnaie unique, l’heure est partout au désenchantement, au scepticisme. L’Europe, en tant que projet politique, a-t-elle encore une raison d’être? L’idée dont avaient accouché dans la douleur quelques visionnaires au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale ne va plus de soi. L’évidence d’un choix, unanime après la chute du Mur, a fait place au doute. L’Union est-elle le garant de la paix? L’Europe est-elle synonyme de prospérité? Le marché commun est-il la condition du maintien d’une puissance européenne? Les acquis européens sont soumis à un droit d’inventaire depuis le grand retour des forces nationalistes.

L’invocation des mânes des pères fondateurs ne convainc plus grand monde aujourd’hui. L’Histoire européenne est à nouveau confisquée par les récits nationaux. L’idée d’un progrès par l’intégration et l’ouverture cède le pas au discours sécuritaire et au besoin de frontières pour reprendre en main son destin. L’air du temps est à la réaffirmation des Etats-nations et des empires. L’Europe n’est ni l’un ni l’autre. Mais qu’est-elle au juste? Cette Europe unie est la projection de multiples fantasmes: héritière des grands empires romain ou germanique, pour les uns, un pendant européen des Etats-Unis pour les autres, ou encore une grande Suisse ou «Willensnation» à l’échelle continentale en devenir. Et une simple machine technocratique pour les eurosceptiques.

Contre Washington, Pékin, Moscou et Ankara

Longtemps, l’UE a eu le soutien des Etats-Unis pour contrecarrer les ambitions soviétiques, la sympathie des Chinois pour en faire un contrepoids aux Etats-Unis, puis l’aval des Russes post-soviétiques qui espéraient s’arrimer à l’Europe. La Turquie moderniste en faisait son horizon. Aujourd’hui Washington, Pékin, Moscou et Ankara travaillent à l’affaiblissement d’un ensemble jugé obsolète, à contre-courant de l’histoire.

La réalité est que l’Europe politique reste une expérience unique au monde. Son originalité? Faire coexister des peuples autrefois en guerre dans un espace commun sur la base d’un choix démocratique. A cette échelle, c’est d’une absolue singularité. Un exemple envié ou qui dérange. Cela reste surtout, et c’est heureux, la fierté d’une majorité d’Européens.

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