Éditorial

Un président du Conseil d’Etat ne devrait pas dire cela

ÉDITORIAL. Alors qu’Antonio Hodgers a tenu des propos sexistes à propos d’une journaliste du «Temps» sur les ondes de la RTS, petit rappel de l’importance d’un débat démocratique serein plutôt que «trumpien»

La dégradation du débat public doit préoccuper tous les démocrates. Outre-Atlantique, Donald Trump a changé les règles du jeu et, par ricochet, a permis dans le monde entier à de nouvelles mœurs politiques délétères de devenir la norme. Le respect de l’équilibre des pouvoirs et le fair-play sont bien souvent laissés à quai. Désormais, certains politiciens ont pris leurs aises sur les réseaux sociaux, où ils aiment communiquer directement avec leurs électeurs, sans passer par les médias. Sur le web, ils subissent, certes, des commentaires désobligeants, mais ils prennent surtout la mauvaise habitude de ne plus vraiment avoir de contradicteurs. Un élu peut ainsi faire carrière en pensant, à tort, pouvoir se passer du débat indispensable au jeu démocratique.

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Il y a surtout cette haine qui monte. Certains élus n’hésitent plus à dire qu’ils «n’aiment pas les journalistes», comme Jean-Luc Mélenchon en France, par exemple. Ils les accusent le plus souvent de faire gagner l’autre camp quand ils ne comprennent plus les aspirations de la population. Nous ne sommes pas aux Etats-Unis ou en France. Mais ces deux pays démontrent qu’il faut très peu de temps, et quelques déclarations agressives, pour abîmer le débat public.

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En Suisse romande, il y a eu cet épisode où des conseillers d’Etat se sont mis à poursuivre en justice des confrères journalistes. Désormais, l’atmosphère se tend au point que le dialogue n’est même parfois plus possible entre les directions des rédactions et les élus. Dimanche, nous avons vécu un nouvel épisode inédit dans cette période agitée. Le président du Conseil d’Etat genevois s’en est pris à une journaliste du Temps, estimant qu’elle avait écrit un article négatif à son encontre parce qu’«elle est amoureuse de Pierre Maudet comme une jeune fille est amoureuse de Justin Bieber».

Cette déclaration, même si elle a été tenue dans une émission satirique du service public, est indigne. De par la fonction exercée par Antonio Hodgers, qui supposément le place au-dessus de la mêlée. De par le sexisme qu’elle exprime à l’encontre d’une professionnelle expérimentée qu’il réduit à une adolescente qui ne contrôlerait pas ses pulsions. De par la condescendance exprimée qui vise à rabaisser son contradicteur pour éviter de parler du fond de la question.

Cette déclaration vient du patron de l’exécutif cantonal qui a la presse dans le collimateur. Antonio Hodgers multiplie les attaques, mises en accusation et petites piques envers les journalistes. Ce tempérament impétueux ne sert aucun intérêt, à commencer par ceux de la République. En cet automne 2019 qui a vu l’émergence d’une classe politique plus jeune, plus féminine, on pouvait espérer la fin de tels comportements rétrogrades. Les mœurs politiques genevoises se sont-elles dégradées au point que ses acteurs en oublient pourquoi ils se sont engagés?

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