Nouvelles frontières

Lundi, le tribunal intermédiaire du peuple de Hefei, au centre de la Chine, a condamné Gu Kailai à la peine de mort avec sursis pour l’assassinat de l’homme d’affaires britannique Neil Heywood. Elle a reconnu les faits. Avec un bon comportement, dans deux ans, sa peine sera commuée en privation de liberté à perpétuité. Si elle apporte une contribution exceptionnelle au pays, sa réclusion sera réduite à 15 ans. Et si elle devait souffrir de graves problèmes de santé, elle pourrait alors espérer revoir la lumière dans une période plus brève.

Ainsi s’est achevé le procès le plus retentissant de la République populaire de Chine depuis celui, en 1981, de la «Bande des Quatre» jugée responsable des dérives gauchistes de la Révolution culturelle. A l’époque, Jiang Qing, la femme de Mao, et ses trois acolytes de Shanghai avaient subi la même peine: la mort commuée en perpétuité. Dix ans plus tard, Mme Mao se pendait. L’information fit l’objet d’un entrefilet dans la presse nationale sans mention rappelant qu’elle fut la compagne et l’inspiratrice du Grand Timonier.

Le procès de la «Bande des Quatre» fut une grandiose mise en scène politique destinée à tourner la page du maoïsme et à légitimer les réformes dengistes. Jiang Qing, une ancienne actrice, refusa obstinément de coopérer avec la «justice du peuple» dans ce dernier rôle. Elle n’en fut que plus méprisée. Elle fut parfaite.

30 ans plus tard, la sortie de Gu Kailai n’est pas moins théâtrale. Sa chute a entraîné – ou plutôt est-ce l’inverse – celle de son mari Bo Xilai, héraut d’une nouvelle gauche maoïsante qui visait la direction du pays. Pour circonscrire le sinistre, et mettre en sourdine les luttes de factions ranimées par ce scandale, le parti a chorégraphié une procédure qui se voulait purement criminelle – qui plus est exemplaire. Le meurtre sordide de Neil Heywood avait jeté une froide lumière sur l’étendue de la corruption au plus haut niveau du pouvoir, de la justice et de la police. Le verdict a servi de tribune prouvant que personne ne serait au-dessus des lois en Chine. Il fallait oser. Le parti a osé. Gu Kailai, avocate de métier, a grossièrement joué sa partition en remerciant, avant même la sentence, les juges pour leur humanité. La peine fut sans surprise.

Le compte-rendu de Chine Nouvelle est un petit bijou. Expéditif (de 8h35 à 15h30 précises), ce procès a prouvé que la Chine «est un pays socialiste gouverné par la loi», est-il écrit. Défendue par deux avocats, Gu Kailai a expliqué avoir versé elle-même le cyanure dans la bouche d’un Neil Heywood déjà ivre au point de ne plus tenir debout. Circonstance atténuante, ce geste de désespoir était destiné à défendre son fils menacé par son ancien mentor. Mme Bo était qui plus est à ce moment-là dans un état mental jugé très fragile par les experts.

Chine Nouvelle glisse sur les incohérences d’un script négocié à la virgule. Comment par exemple l’homme d’affaires britannique – qui ne buvait pas d’alcool selon ses proches – a-t-il pu se jeter dans la gueule du loup, s’enivrer dans un hôtel en compagnie d’une femme avec laquelle il était en conflit? Dubitatifs, des internautes chinois affirment que la Gu Kailai présente au procès – bouffie et méconnaissable – était en fait un sosie. Beaucoup en Chine penseront que tout autre accusé d’un tel méfait aurait été aussitôt exécuté. Beaucoup estimeront à l’inverse que le simple fait qu’un tel procès ait eu lieu est en soit un progrès.

L’ombre de Bo Xilai n’a fait que planer sur le tribunal intermédiaire du peuple de Hefei. L’ex-dirigeant de Chongqing et membre du comité permanent du PCC a au minimum couvert sa femme durant des mois avant que l’affaire n’éclate au grand jour grâce au témoignage de son ex-bras droit et chef de la police, Wang Lijun, qui s’était réfugié dans une mission diplomatique américaine pour témoigner. Son nom n’a pas été prononcé. Seule allusion au séisme politique issu de ce crime, Gu Kailai s’est excusée des «grandes pertes» infligées au parti et au pays par sa faute. Pour le reste, ce fut bel et bien un procès exemplaire. Quant à Bo Xilai, son sort sera fixé non par les lois mais par l’arbitrage plus discret de ses ex-camarades.

Le procès de Gu Kailai, tout comme celui de Mme Mao, 30 ans plus tôt, fait partie du théâtre politique chinois