Revue de presse

Un quart de siècle après Mandela, l’Afrique du Sud ne va pas mieux

L’ANC historique va conserver sa majorité après les élections de mercredi. L’occasion pour les médias de mesurer le peu de progrès accomplis depuis la fin de l’apartheid dans un pays miné par le chômage, la corruption et la pauvreté

L’Afrique du Sud attend ce jeudi les résultats des élections législatives et régionales, qui devraient prolonger le règne du Congrès national africain (ANC), ouvert en 1994 lors de l’accession de Nelson Mandela à la présidence du pays. Celui-ci avait prêté serment le 10 mai, il y a donc presque exactement un quart de siècle, à Pretoria, devant une grande partie des responsables politiques internationaux.

Entamé dès la clôture des bureaux de vote mercredi soir, le dépouillement doit livrer dans la journée les premières tendances – recueillies dans tous les détails par le Mail & Guardian de Johannesburg – alors que les résultats complets sont prévus samedi. Mais il n’y aura vraisemblablement pas de surprise: les sondages réalisés en fin de campagne ont promis au parti historique de Madiba de conserver sa majorité absolue des sièges à l’Assemblée nationale. Elu par les députés, Cyril Ramaphosa, 66 ans, devrait être réinvesti chef de l’Etat le 25 mai.

Sûr de lui, le président a assuré mercredi que «les résultats du scrutin constitueront un encouragement important aux investisseurs, […] à la confiance des investisseurs». Il en va de «l’avenir» de ce pays riche en minerais mais qui souffre des prix bas sur ce marché, a-t-il insisté après avoir voté dans le township de Soweto. Un lieu éminemment symbolique de ces bidonvilles miséreux qui ont toujours «l’âme frondeuse», selon un article de Foreign Policy repéré par Courrier international. D’ailleurs, le magazine américain considère que la politique de Ramaphosa ne vaut guère mieux que celle de Zuma.

Lire aussi cette revue de presse: «Un nouveau jour se lève» après la chute de Jacob Zuma (15.02.2018)

Vainqueur de tous les scrutins qui ont suivi la chute de l’apartheid et l’avènement de la démocratie il y a vingt-cinq ans, l’ANC a vu sa popularité plonger sous le règne émaillé de scandales de son prédécesseur, Jacob Zuma (2009-2018), que vilipende aujourd’hui l’ex-président Thabo Mbeki (1999-2008) dans le Sunday Times sud-africain. Aux élections locales de 2016, l’ANC a réalisé son plus mauvais score national en recueillant 54% des voix, cédant en outre le contrôle de villes comme Johannesburg et Pretoria.

Mais depuis qu’il a poussé Zuma vers une retraite anticipée début 2018, Cyril Ramaphosa a reconnu les «erreurs» commises par son parti et promis d’éradiquer la corruption et de relancer l’économie du pays en crise. Un an plus tard, l’ancien syndicaliste reconverti avec succès dans les affaires est resté populaire mais tarde à tenir ses promesses, comme en témoignent les manifestations et la grève qui ont eu lieu dans tout le pays le 13 février dernier.

D’ailleurs, «cette journée de vote n’a pas soulevé un enthousiasme débordant dans les bureaux que Radio France internationale a pu visiter». On l’a dit, l’issue est connue d’avance: l’ANC va conserver sa majorité absolue au parlement. Il y a de la déception, du mécontentement voire de la colère chez les électeurs qui demandent du changement, et ce même du côté des sympathisants de l’ANC.» Ceux-ci ont boudé «massivement les urnes», selon Radio-Canada.

Dans ce contexte, relève aussi Jeune Afrique, «le leader des Combattants pour la liberté économique a mené une campagne à son image: tonitruante». Son parti n’a aucune chance, mais «Julius Malema s’est forgé un statut d’incontournable, à coups de diatribes radicales contre des élites corrompues coupables à ses yeux d’avoir creusé les inégalités sociales». A ce propos, le site de BBC Afrique donne tous les chiffres depuis 1994, graphes à l’appui, et les conclusions sont implacables.


Dans «Jeune Afrique» encore:


«Nous nous battons pour nous asseoir à la table du dîner! Blancs, vous ne mangerez plus seuls. Nous venons nous asseoir à la table et si vous nous refusez, nous allons détruire cette table. Plus personne ne va manger!» assène-t-il. «Le poing levé, tout de rouge vêtu, c’est un Julius Malema fidèle à lui-même qui a fait face à des milliers de militants chauffés à blanc lors du dernier rassemblement de campagne des Combattants.» Un «populiste», ex-clown devenu «faiseur de roi», écrit Le Monde.

Des coûts faramineux

Beaucoup de jeunes ont perdu espoir, constate pour sa part la RTBF: «On nous avait promis beaucoup de changements, mais il n’y en a pas eu. Où est passé l’argent?» Les fonds de quelque 100 millions d’euros alloués en 2001 à la rénovation du township d’Alexandra (Johannesburg) et la construction de logements se sont en grande partie volatilisés. «Ils auraient été détournés par le parti au pouvoir», poursuit le média de service public belge: «Les contrats, attribués à des membres de l’ANC, auraient été très largement surfacturés. La corruption coûterait près de 2 milliards d’euros par an au budget national…

… le président Ramaphosa a promis de nettoyer son parti. Mais beaucoup d’électeurs doutent qu’il y parvienne. Plusieurs leaders corrompus figurent d’ailleurs en bonne place sur la liste de l’ANC

Le défi est donc grand, pour le président. «Son passé au cœur des négociations pour abroger l’apartheid et comme homme de confiance de Mandela» lui donnent cependant «une image rassurante», aux yeux du Figaro. «Mais Ramaphosa a fermé les yeux sur la corruption de Zuma, alors qu’il était lui-même vice-président. Il devra faire face à un pays divisé où 9 millions d’électeurs en âge de voter ne se sont pas inscrits sur les listes électorales.» Il y a donc «crise de légitimité», comme le disent les médias qu’a lus Radio France internationale.

Plus concrètement, à Coligny, une bourgade située au milieu de champs de maïs, «les Blancs arrivent en voiture pour voter dans la salle de concert du lycée. Dans le bidonville voisin, les Noirs se rendent dans leur bureau de vote à pied, emmitouflés dans des couvertures», explique un reportage de TV5 Monde. «Je ne sais pas ce que c’est que de grandir dans une famille riche, mais je demanderai à mes enfants», peut-on lire sur le tableau noir du lycée More du township de Tlhabologang.»

Mpho Nonyane, lui, vient de glisser son bulletin dans l’urne: «Il y a vingt-cinq ans, on votait pour notre liberté, relève ce fonctionnaire noir de 33 ans. Aujourd’hui, on vote pour la liberté économique. Le chemin est encore long.» Et l’on se souvient alors de ce que disait l’ambassadeur d’Afrique du Sud à Berne, André Jaquet, devant le Cercle de la presse lausannoise il y a vingt-cinq ans: «C’est une lourde tâche que celle de prédire l’avenir de mon pays, je peux seulement dire que l’avenir de l’Afrique du Sud est noir, mais pas sombre…»


Mandela, pour l’Histoire…

Relire les pages spéciales du «Temps» du 7 décembre 2013, à la mort de Nelson Mandela.

«Il y avait chez cet homme une grandeur d’âme telle que le monde entier se sent orphelin. Une dimension séculaire, si profonde et si emblématique, qui est l’un de ces rares héros qui sauvent l’honneur du XXe siècle», avions-nous alors écrit dans l’éditorial, intitulé «Le Bienheureux».


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