L’image est magnifique. En plein cadre, une figure forte de la Marche sur Berne, le bonheur de la combattante et de ses compagnons de lutte. Le plongeon dans l’histoire à travers ce cliché légèrement suranné est essentiel. Devoir de mémoire et exercice de transmission aux jeunes générations, celles et ceux à qui nous léguerons la société que nous avons contribué à façonner, par nos actes, nos décisions, nos voix glissées dans les urnes. Mais cette archive en noir et blanc donne la fausse sensation que l’époque est lointaine. Or les femmes nées avant 1971 n’ont pas forcément le sentiment d’être des dinosaures. Pourtant, être cinquantenaire aujourd’hui signifie bien être née sans droits civiques.

La Suisse, retardataire

Pourquoi la Suisse a-t-elle été le dernier pays européen à accorder le droit de vote aux femmes? En grande partie à cause de la démocratie directe, nous dit l’historienne Irène Herrmann, la Confédération ayant été le seul pays à accorder ce droit par le biais d’un suffrage. Les hommes ont voté pour que l’autre moitié de la population active ait ce droit, et ils ont pris leur temps. Ce qui a d’ailleurs créé un biais tout helvétique: le sentiment pour certains d’offrir un cadeau aux femmes en leur accordant cet incroyable privilège consistant à voter et pouvoir être élue.

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Les choses se sont-elles précipitées depuis le 7 février 1971? Le principe d’égalité entre hommes et femmes a été ancré dans la Constitution fédérale en 1981 et une série de lois ont été révisées au cours des années suivantes. Droit matrimonial en 1988, droit pénal en matière sexuelle en 1992, droit du divorce en 2000 et droit du nom trois ans plus tard; la légalisation, sous condition, de l’avortement instaurée par votation populaire en 2002 – tout comme les allocations pour perte de gain en cas de maternité en 2004. Quant à la loi sur l’égalité, en vigueur depuis 1996, elle interdit les discriminations dans la vie professionnelle et prévoit des mesures visant à favoriser l’égalité des chances.

Des pratiques pourtant pas si égalitaires

Les textes sont clairs, les faits sont moins flatteurs. Selon l’Office fédéral de la statistique, l’écart salarial entre les deux genres était toujours de 12% en 2018 et les femmes ne représentent que 32% des membres de direction au sein des entreprises. Elles ne constituent que 17% des membres des conseils d’administration. En matière de violence domestique, 73% des personnes lésées sont des femmes, et ces dernières sont davantage concernées par la pauvreté que les hommes. L’égalité n’existe pas encore sur le plan économique et social, même pas en Suisse.

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Mais les changements se poursuivent. Les modes de vie ont évolué. Les femmes sont affirmées, les hommes engagés, le débat est décomplexé, les milléniaux donnent l’exemple. De nouveaux modèles existent et inspirent, au féminin comme au masculin. Espérons que l’exercice national rétrospectif servira à accélérer le rythme. Pour que coïncident les droits et les faits dans moins de cinquante ans.