Incidences

Pour un «reset» de la diplomatie suisse vis-à-vis de la Russie

OPINION. Il est temps pour Berne de définir une nouvelle politique envers la Fédération de Russie et d’exprimer une plus grande solidarité avec les pays démocratiques sous attaque, estime notre chroniqueur François Nordmann

Les événements se succèdent sur la scène mondiale à une vitesse déconcertante, en plusieurs endroits à la fois. Les équilibres internationaux à l’abri desquels la Suisse déploie sa politique extérieure sont constamment en mouvement. La neutralité ne signifie pas que nous sommes indifférents, a déclaré M. Alain Berset, président de la Confédération à TV5 Monde le 18 mars dernier. Encore faudrait-il manifester plus clairement et plus fermement la réaction de la Suisse lorsque l’ordre international auquel nous devons notre stabilité et notre prospérité est bousculé. Si la neutralité n’est pas l’indifférence, elle semble être souvent caractérisée par l’absence, le silence.

La Suisse n’a-t-elle rien à dire?

Certes, on ne peut pas publier des communiqués à tout bout de champ et sur tous les maux de la planète chaque fois qu’ils se produisent. Mais l’opinion publique a besoin de connaître la position de ses autorités et même d’être rassurée sur des sujets importants touchant à la situation de la Suisse dans le monde et aux menaces qui pèsent sur elle.

Prenez l’affaire de Salisbury – l’utilisation d’un gaz innervant de type militaire contre des civils sur le sol britannique, découverte le 4 mars dernier. Il est hautement probable que la responsabilité de la Fédération de Russie soit engagée. Ou bien il y a eu une intention délibérée d’agents de ce pays de recourir à ce composé chimique, ou bien il y a eu négligence, le produit était mal gardé et des particuliers s’en sont emparés. La Suisse a protesté à plusieurs reprises contre l’emploi d’armes chimiques en Syrie. Signataire du traité sur l’interdiction des armes chimiques et donc membre de l’organisation qui en est issue, la Suisse a un intérêt direct au bon fonctionnement du système international en matière de non-prolifération d’armes de destruction massive. Or l’emploi de ce gaz viole la convention et le droit international et constitue une menace pour la sécurité de tous les Etats. Les Britanniques ont identifié la nature du produit utilisé contre les Skripal: c’est du Novitchok, fabriqué par l’URSS, ce que les experts de l’organisation de contrôle de La Haye sont en train de vérifier. Les Occidentaux – Etats-Unis, France, Allemagne – soutiennent le Royaume-Uni: de leur point de vue, il n’y a pas d’autre explication à ce qui s’est passé qu’une action de la partie russe, laquelle n’a pas voulu se justifier. La Suisse n’a-t-elle rien à dire sur un pareil sujet?

Solidarité avec les démocraties

Elle devrait peut-être aussi revoir à cette occasion son analyse des relations entre l’Occident et la Russie. Elle cultive l’équidistance, renvoyant dos à dos les protagonistes également responsables à ses yeux de l’hostilité mutuelle actuelle. La Suisse s’est découvert une vocation médiatrice entre l’Est et l’Ouest lors de sa présidence de l’OSCE en 2014. Elle considère depuis lors qu’elle est bien placée pour faciliter des négociations qui à son avis devraient être menées avec la Russie sur la crise de l’Ukraine et le statut de la Crimée et parallèlement sur l’ensemble des rapports entre la Russie et l’Occident. En foi de quoi nous appliquons à moitié et de travers des sanctions contre la Fédération de Russie qui n’en sont pas… Mais personne ne veut des bons offices de la Suisse, les parties se parlent sans intermédiaire, merci!

La doctrine de 2014 doit être révisée. Depuis lors, l’agressivité et la militarisation croissante de la Russie, notamment à l’égard de ses voisins de la Baltique, pour ne pas parler de la conduite de la guerre en Syrie, les campagnes systématiques de désinformation et d’interférences avérées dans les processus démocratiques des pays industrialisés, y compris nos Etats voisins et au-delà, les attaques cybernétiques ont changé la donne. Une appréciation plus réaliste et objective que celle arrêtée en 2014 est nécessaire. Il est temps de définir une nouvelle politique envers la Fédération de Russie et d’exprimer une plus grande solidarité avec les pays démocratiques sous attaque.

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