Nouvelles frontières

Le nouveau maître du pouvoir chinois, Xi Jinping, a prononcé dimanche dernier son premier discours en tant que chef de l’Etat devant les 3000 délégués du parlement réunis pour la clôture de leur assemblée annuelle. De quoi leur a-t-il parlé? D’un rêve. Le rêve d’un peuple, d’une nation, d’une civilisation. L’agence Chine nouvelle a relevé que, en l’espace de 25 minutes, celui qui est par ailleurs secrétaire général du parti et chef des armées a évoqué à 9 reprises le «rêve chinois» et utilisé 44 fois le mot «peuple».

Cette notion de rêve peut sembler nouvelle dans la bouche des dirigeants communistes, jusqu’ici essentiellement voués au développement de leur pays. Xi Jinping en a fait une première fois usage en décembre, après avoir visité une exposition intitulée La route de la renaissance au Musée national. Depuis, le pays bruisse de comparaisons entre le «rêve chinois» et le «rêve américain». La deuxième puissance économique mondiale se doit désormais d’incarner, comme son grand rival, un rêve. Un rêve pour son peuple qui puisse également séduire hors de ses frontières.

Parler de rêve et de peuple, c’est très américain. Encore faut-il s’entendre sur les termes. On connaît la formule de Lincoln: le pouvoir du peuple, par le peuple, pour le peuple. Il parlait de démocratie. Quant au rêve américain, il peut se résumer ainsi: l’égalité des chances dans le respect des libertés individuelles et de la diversité. De ce principe cardinal découle l’organisation de la société et du pouvoir. Ce rêve continue d’attirer des milliers d’immigrants chaque année, assurant aux Etats-Unis leur dynamisme et leur suprématie.

Quel est le rêve chinois? Dans la bouche de Xi Jinping, il consiste en une société qui vit dans l’aisance, l’harmonie, le bonheur et l’unité. Un Etat riche et une armée forte assureront le renouveau du rayonnement de la civilisation chinoise. Voici ce qu’il faut pour le réaliser: poursuivre une voie nationale (le socialisme aux caractéristiques chinoises); promouvoir l’esprit patriotique; unir enfin toutes les forces de la Chine.

Brandir un rêve est une façon pour Xi Jinping d’insuffler sa marque au sein du Parti communiste – comme son prédécesseur parlait d’harmonie. Ce rêve est en réalité pas très nouveau. Il inspire le principal courant modernisateur chinois depuis un siècle et demi. Son credo peut se formuler ainsi: emprunter aux étrangers leur savoir-faire pour rattraper le retard économique tout en préservant une culture et une organisation sociale conformes au génie local. Ce rêve se veut généreux. Mais il a un vice d’origine: il se nourrit d’un esprit revanchard. Xi Jinping a explicité les étapes de la réalisation de ce rêve: 30 ans de réformes, 60 ans de République populaire et 170 ans d’histoire moderne. Tout a démarré en 1842 avec la première guerre de l’opium et les traités inégaux imposés par les canonnières britanniques, qui vont précipiter la chute d’un empire vieux de 2000 ans. Depuis, il faut laver l’humiliation, se prouver que la civilisation chinoise n’est pas inférieure.

Ancien, ce rêve est de plus en plus contesté. Les nouvelles aspirations chinoises se fondent non plus simplement sur l’idée d’une renaissance nationale mais sur l’émergence d’un individualisme moderne associé à la liberté. L’artiste-activiste Ai Weiwei – récemment mis à l’honneur par le Festival du film et forum international sur les droits humains – en est l’une des figures emblématiques. Vendredi, il diffusait ce tweet: «Les dirigeants chinois devraient cesser de rêver et s’éveiller pour affronter la réalité.» Sur le terrain, ce sont des millions de personnes qui luttent pour un autre rêve.

Le «rêve chinois» de Xi Jinping est-il de nature à faire rêver le reste de la planète? Peut-être à Moscou, où il s’est rendu cette semaine pour sa première visite comme chef d’Etat. Mais ailleurs? Les autres voisins de la Chine sont beaucoup plus circonspects. Ce qui est certain, c’est que ce «rêve chinois» sera de plus en plus en concurrence avec le «rêve américain», en particulier dans le Pacifique. Ce choc des valeurs – entre démocratie et dictature, puisque c’est de cela qu’il s’agit – va sans doute gagner en intensité ces prochaines années. Mieux vaut donc être au fait de la réelle signification du rêve de Xi Jinping, cet homme du passé.

«Les dirigeants chinois devraient cesser de rêver et s’éveiller pour affronter la réalité», pense Ai Weiwei

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