Crise économique, sociale et politique en Grèce, démission de Silvio Berlusconi en Italie, mesures draconiennes en France pour «rassurer les marchés», situation guère plus rose en Espagne et au Portugal. Jamais l’Europe ne s’était aussi mal portée depuis la signature du Traité de Rome, en 1957, traité qui donna naissance à la Communauté économique européenne (CEE), devenue aujourd’hui l’Union européenne.

Même si les dirigeants politiques sont bousculés par un endettement massif, ce sont essentiellement les peuples et les travailleurs qui paient les pots cassés. En Grèce, les salaires et les prestations sociales ont été massivement diminués, alors que la corruption est un sport national et que les riches armateurs ne paient pas d’impôt grâce aux paradis fiscaux! Des mesures d’austérité ont aussi été adoptées en Italie et dans la péninsule Ibérique. En France, le duo Sarkozy-Fillon a annoncé un plan de ri­gueur de 17 milliards, qui prévoit notamment la suppression de la TVA à taux réduit (ce qui pénalise surtout les classes populaires) et l’avancement de 2018 à 2017 de l’âge légal du départ en retraite à 62 ans (60 aujourd’hui). Un plan qui laisse sceptiques de nombreux économistes, pas forcément de gauche, pour lesquels le désendettement de la France doit s’étaler sur une longue période, alors qu’à court terme, la priorité doit aller à la relance de la croissance. C’est évidemment fondamental pour l’emploi, mais aussi pour tenir compte de l’appel d’air des marchés.

La crise de l’euro et de l’Europe révèle par ailleurs les profondes lacunes institutionnelles de la construction européenne. La zone euro est le seul ensemble doté d’une monnaie qui ne dispose pas d’une gouvernance économique et politique digne de ce nom. Ce qu’a récemment dénoncé dans Le Temps le Vert Joschka Fischer, ancien ministre des Affaires étrangères d’Allemagne: «Si la Confédération actuelle n’évolue pas vers une fédération avec un pouvoir politique central, la zone UE et l’ensemble de l’UE vont se désintégrer. Le coût politique, économique et financier en serait énorme» (LT du 8 novembre 2011).

Au moment de la création de l’euro, Jacques Delors avait déjà émis les mêmes craintes. Même Joseph Ackermann, le patron de Deutsche Bank, est sur la même longueur d’onde: «L’Union monétaire européenne ne peut fonctionner qu’à condition de limiter la marge de manœuvre des gouvernements et des parlements nationaux.» Il ne faut donc pas moins, mais plus d’Europe, en vue de préserver un modèle social, économique et politique certes dégradé, mais qui reste préférable aux capitalismes américain et asiatique. Si elle parvient à gérer cette crise, l’UE aura prouvé son utilité. Ainsi, la construction européenne n’est pas uniquement face à un défi économique et social, mais aussi face à un défi politique.

En lieu et place des discours d’austérité, d’autres voix se font entendre. A Bruxelles, des députés socialistes et verts estiment que les plans d’aide à Athènes devraient être complétés par un volet sur la croissance, faute de quoi il n’y aura jamais de relance en Grèce. L’eurodéputé vert Daniel Cohn-Bendit est d’avis qu’un tel plan devrait en particulier porter sur la réduction de la dépendance au pétrole, sur une rénovation du patrimoine culturel ou encore sur une refonte écologique du secteur agricole. Ce qui permettrait de mettre fin à certaines inepties, comme le fait que 70% des olives grecques sont manufacturées en Italie! Le plan de relance européen passe aussi par l’introduction de la taxe Tobin sur les transactions financières et de règles contre la spéculation.

L’Allemagne est l’un des rares pays à tirer son épingle du jeu. Alors que la majorité des autres nations sont lourdement endettées, l’Allemagne va baisser ses impôts en 2013 et en 2014. Certes, cette dernière décennie, les Allemands ont aussi subi l’austérité. Mais ce succès tient davantage à une politique économique dans laquelle l’industrie joue un rôle bien plus important que dans de nombreux autres pays.

En Suisse, le patronat, les gouvernants et la Banque nationale (BNS) auraient intérêt à s’en inspirer, en menant une politique plus offensive pour abaisser le ­niveau du franc et relancer les exportations, lesquelles constituent l’un des moteurs essentiels de la croissance helvétique. Combinée à un soutien plus actif à l’innovation, une telle politique serait plus judicieuse que celle qui consiste à étendre le travail de nuit, à augmenter la durée hebdomadaire du travail ou à payer des salariés en euros.

Le plus vite sera le mieux: il s’agit d’éviter que les 15 000 suppressions d’emplois annoncés ces trois derniers mois se multiplient en 2012. Enfin, ceux qui, dans notre pays, se réjouissent des difficultés de l’Europe et de la zone euro en particulier feraient bien de se raviser. D’abord, parce que l’Union européenne est le meilleur client de la Suisse et que ce n’est qu’en surmontant la crise actuelle qu’elle pourra nous acheter davantage de produits et de services. Ensuite, parce que les difficultés actuelles de l’Union ne vont pas l’inciter à accorder encore longtemps un statut particulier à notre pays.

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