1960

Roger Rivière, un surdoué se brise les reins

Quatrième de son premier Tour de France en 1959, premier homme à dépasser les 47 kilomètres dans l'heure, le Français Roger Rivière, remporte trois des dix premières étapes du Tour 1960. Rouleur surdoué à la facilité insolente, il se profile, à 24 ans, comme un futur grand. Mais le 10 juillet, jour de la 14e étape, son existence bascule entre Millau et Avignon. Alors qu'il prend la roue de l'Italien Gastone Nencini, porteur du maillot jaune, dans la descente du col du Perjuret (Lozère), survient le drame.

Le Stéphanois quitte la route et s'écrase vingt mètres en contrebas. En embuscade, son pote marseillais Louis Rostollan aperçoit la chute et met pied

à terre. «C'est Rivière! Il est tombé dans le trou!» «J'ai les reins brisés… Je ne pourrai plus monter sur mon vélo», murmure celui-ci aux premiers secours accourus. Son diagnostic est le bon.

La moelle épinière est atteinte. Au-delà de l'accident fusent les soupçons. On retrouve des cachets de palfium dans le maillot de l'infortuné… Ce puissant analgésique a-t-il empêché Rivière de freiner assez tôt? Paralysé, ce dernier entame une reconversion tortueuse, au cours de laquelle il accumule les faillites (un garage, un camping, deux bars) et s'éteint à l'âge de 40 ans, au terme d'une existence qui s'était achevée seize années plus tôt.

1967

Tom Simpson terrassé dans le mont Ventoux Le 13 juillet 1967, l'Anglais Tom Simpson, à la dérive dans l'ascension du mont Ventoux, s'effondre. Vaincu par la chaleur et le dopage, à moins de trois kilomètres de l'arrivée. Malgré ses efforts, le docteur Dumas ne parvient pas à réanimer son corps décharné. Réputé fantasque et jovial – on l'a vu blaguer le matin même devant la mairie de Marseille – avide

de gloire, le champion du monde de 1965 était prêt à tout pour réussir. Y compris à tous les excès pharmaceutiques.

Sa quête s'est arrêtée là, dans la caillasse aride d'une montagne majestueuse et lunaire.

«Peu de souvenirs heureux s'attachent à ce chaudron de sorcière qu'on n'aborde pas de gaieté de cœur», écrivait le chroniqueur Antoine Blondin à propos du redoutable et redouté Ventoux, là où Ferdi Kubler, la bave aux lèvres et au bord de la démence, prit à jamais congé du Tour de France en 1955. La mort de Simpson n'est pas venue démentir la sentence de Blondin.

Sur le bord de la route se dresse sobrement un bloc de marbre à la mémoire du routier britannique.

En bas à droite, sur une discrète plaque de cuivre, ces quelques mots en fines lettres noires:

«Il n'y a pas de montagne trop haute. Ses filles Jane et Joanne. 13 juillet 1987.» Le drame de cet été 1967 éveille certaines consciences en matière de lutte antidopage sur le Tour de France. Dès l'année suivante, on introduit les contrôles médicaux aux arrivées d'étape.

1969

Les sponsors prennent le pas sur les drapeaux

La 56e édition du Tour de France marque le début d'une nouvelle ère. Et pas seulement parce qu'Eddy Merckx entame son règne sur le peloton. A partir de 1969, les coureurs seront définitivement inscrits sous le nom d'un sponsor, plus sous les couleurs d'une nation. Les nécessités d'un sport business alors à l'état d'embryon supplantent désormais les élans nationalistes de tous bords. C'est la fin d'une longue lutte entre deux sensibilités.

De 1903 à 1929, les champions associent leur nom à des marques. Lassé par la guéguerre que se livrent des constructeurs comme Alcyon, Automoto ou Peugeot, séduit par les exploits que les tennismen français accomplissent en Coupe Davis pour leur pays, Henri Desgrange, patron du Tour, décide de constituer des sélections nationales. Il en sera ainsi jusqu'en 1961, puis à nouveau en 1967 et 1968. Cette formule passionne les foules, mais ne satisfait pas tout le monde. Dans les années 1990, Jacques Goddet émet l'idée d'un Tour par nation tous les quatre ans, calqué sur le concept de la Coupe du monde de football.

Bien accueilli mais jugé irréalisable, le projet tombe à l'eau. «Cette proposition, que nous avons creusée, avait plus de handicaps que de vertus, a récemment expliqué Jean-Marie Leblanc, directeur de la course. Elle est de nature nostalgique.

Et puis je vois mal les sponsors renoncer à leur marque et à leurs couleurs durant la plus grande course du monde.»

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