1947

Jean Robic et le «Tour de la reprise»

L'écrivain René Fallet racontait que lorsque le Tour n'avait pas lieu, les grandes catastrophes étaient à la porte des Français… Après l'interruption de cinq années due à la Première Guerre mondiale, la Seconde contraint la compétition à une nouvelle parenthèse. Jacques Goddet refuse d'organiser l'épreuve durant la période obscure, alors qu'on l'incitait à la délocaliser en zone libre. Le «Tour de la reprise» a lieu en 1947. Il n'est plus réglé par le journal L'Auto, mis sous séquestre après la Libération parce qu'il a continué à paraître malgré le conflit, mais par son successeur, L'Equipe. Et est remporté par un jeune Breton, un débutant, Jean Robic. Un personnage surnommé «Biquet» qui, du haut de son mètre 61, ne craint ni ses adversaires, ni les éléments. Avant le départ de la course, il dit à sa femme: «Tu épouses un pauvre sans dot. Je te demande un peu de patience. Dans un mois, tu seras la femme d'un champion.» Il ne jouit pas d'une immense classe, mais fait preuve au plus fort de la lutte d'un courage sans limites. Le peuple se reconnaît en Robic, dont les offensives à panache suscitent l'enthousiasme. Il enlève la grande étape pyrénéenne avec onze minutes d'avance sur ses rivaux. Et gagne le Tour, en portant une attaque décisive le dernier jour, à 140 kilomètres de Paris, sans jamais avoir porté le maillot jaune! «J'étais irrésistible», dira-t-il, alors que l'Italien Pierre Brambilla, abattu par cette douloureuse défaite, enterrera son vélo dans son jardin…

1952

Fausto Coppi au sommet de son art

En 1949, année du succès au Tour d'Italie du «campionnissimo», Dino Buzatti a magnifié les exploits de Fausto Coppi dans les pages du Corriere della Sera. Trois ans plus tard, le champion italien connaît son apogée dans le Tour de France qu'il dispute dans la même équipe que son rival historique Gino Bartali, lauréat du maillot jaune à dix ans d'intervalle (1938 et 1948). Dans un premier temps, Coppi menace: «Si Bartali est sélectionné, je reste chez moi.» Ce dernier lui répond qu'à 38 ans, il n'a plus l'ambition de remporter le Tour. Il ne ment pas: la course montrera que ses genoux commencent à être gagnés par la rouille et dans les Alpes, il offrira même sa roue à son leader. Pour la première fois, les coureurs escaladent l'Alpe-d'Huez. Le maillot jaune est porté par un gregario de Coppi, Andrea Carrea. Mais, plutôt que de goûter à son bonheur, il pleure, car il a, selon lui, commis un crime de lèse-majesté. «Le lendemain, au départ de Lausanne, j'ai ciré ses souliers pour m'excuser», raconte souvent le brave Carrea.

Coppi reprend la précieuse étoffe au sommet de l'Alpe-d'Huez, où il écrase tous ses adversaires. Le lendemain, il triomphe à Sestrières devant des milliers de tifosi déchaînés, et poursuit sa route victorieuse dans les Pyrénées et au Ventoux. Au total, cinq victoires d'étapes. Le champion italien ne reviendra plus sur le Tour.

1953

Louison Bobet aimait les défis

Représentation de l'école de la volonté, de la patience et de la méthode, Louison Bobet a effectué ses débuts dans le Tour en 1948, mais il a dû attendre l'édition du cinquantenaire, en 1953, pour le remporter enfin. Avant de devenir deux étés plus tard, à 30 ans, le premier coureur à aligner trois victoires de rang, malgré l'opposition de Ferdi Kubler. Il y a, chez Bobet, deux personnages. Le premier traîne la réputation d'un coureur fragile et plaintif. Le milieu, facilement moqueur, l'affuble de sobriquets comme «La Pleureuse» et «La Bobette». Le second est très ambitieux et tout autant orgueilleux. Sa vie est guidée par un seul but: gagner le Tour de France. En 1950, alors qu'il a attaqué en vain Kubler, le Suisse lui lance: «Si tu étais resté tranquille, tu serais encore deuxième du Tour.» Il répond: «La deuxième place ne m'intéresse pas. Je veux être le premier ou rien.» Il s'astreint à des régimes alimentaires sévères, repense les méthodes d'entraînement, privilégiant l'aspect qualitatif au quantitatif. Et en 1953, il s'envole dans le col d'Izoard, théâtre lunaire de son exploit. En 1954, il récidive en ces mêmes lieux; à Paris, Kubler, 2e, est relégué à plus d'un quart d'heure. En 1955, il souffre d'une induration à la selle, mal récurrent chez lui. Il enlève cependant l'étape qui passe par le Ventoux, où Kubler craque. «Louison a fait Pau-Paris en danseuse, tellement la douleur était vive», raconte son frère Jean, admiratif. En fait «La Pleureuse» était un vrai dur.

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