Ma semaine suisse

Un siècle religieux

L’exportation et le développement de l’islam dans nos sociétés sécularisées nous confrontent à la perte d’influence des églises chrétiennes. Cela ne va pas sans tensions et sans rejets

On n’aura jamais autant parlé de religion qu’en ce siècle supposé être celui de la rupture avec l’organisation religieuse du monde. L’exportation et le développement de l’islam dans nos sociétés sécularisées nous confrontent à la perte d’influence des églises chrétiennes. Cela ne va pas sans tensions et sans rejets. La revue Terra cognita, publiée par la Commission fédérale des migrations, consacre précisément son dernier numéro à ce phénomène, le grand retour de la religion dans le débat public alors que les individus sont de moins en moins religieux.

Il y a certes les différences culturelles entre la population d’origine suisse et une immigration venue de Turquie, des Balkans puis d’Afrique, d’Asie ou du Proche-Orient, mais il y a surtout la peur de la société européenne d’être un jour submergée. Cette crainte vise essentiellement l’islam. Le débat d’hier sur les immigrés s’est transformé en islamisation du discours sur l’immigration. Selon l’une des thèses de Terra cognita exposée par Anaïd Lindemann, chercheuse affiliée à l'Institut de sciences sociales des religions contemporaines: «Les musulmans sont une figure de l’étranger qui a supplanté celle des travailleurs sud-européens du siècle précédent.»

Interdiction des minarets, initiatives pour interdire la burqa ou le voile intégral, opposition au Centre d’études sur l’islam, résistances cantonales à la reconnaissance des communautés religieuses non chrétiennes, ces réactions épidermiques ou ces décisions démocratiques trouvent souvent leur justification dans le doute sur la compatibilité de l’islam avec une société démocratique et égalitaire. Prétexte aux réactions islamophobes et racistes ou expression d’une réelle interrogation, qu’importe. Le fait est qu’une large partie de l’opinion publique est prête à cautionner l’exclusion et le rejet.

Et c’est en quoi la Commission fédérale des migrations ne nous aide guère avec le dernier numéro de Terra cognita. Cette question en est pratiquement évacuée. Ignorer les peurs et les réactions xénophobes, culpabiliser, cela ne fait pas vraiment avancer l’intégration.

Comme s’interrogeait récemment, dans une interview à L’Hebdo, l’historien et philosophe Marcel Gauchet, comment «apporter une réponse universaliste au problème que pose l’islam? Personne ne sait très bien comment s’y prendre. Tout ce qui a été fait comme réglementations et législations est adapté au cadre chrétien, dans le cas européen ou américain.» Pour un croyant musulman, la religion n’est pas culturelle, elle est une vérité et «un cadre existentiel et civilisationnel». Comment, dans le mouvement de mondialisation, redéfinir un universalisme des valeurs intégrant l’islam?

D’abord avec la participation et non l’exclusion des représentants des communautés religieuses. Plutôt que de nourrir un réflexe identitaire régressif chez les jeunes musulmans en stigmatisant leur religion, comme le fait l’UDC, il faut encourager les minorités religieuses à s’engager politiquement. A manifester aussi bien leur solidarité avec les grandes causes nationales qu’à exprimer leurs valeurs dans les débats politiques.

Car, rappelle justement le politologue Adrian Vatter dans Terra cognita, «la démocratie directe a un potentiel tyrannique. Non seulement elle freine l’accès des minorités religieuses à l’égalité, mais elle favorise aussi le clivage confessionnel.» Pour le parlement ou le Conseil fédéral, cela suppose donc «un contrôle rigoureux, sur le fond et la forme, des initiatives qui doivent passer devant le peuple». Mais le grand défi, ce sera à l’islam en Suisse de le relever, conjuguer son identité religieuse aux acquis de la modernité occidentale.

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