La polémique générée par les réflexions du coprésident des Jeunes socialistes genevois Adrien Faure sur la possibilité d’un mouvement nationaliste de gauche (Le Temps du 23 mars) révèle un vrai malaise au sein des vieux partis suisses. Son ton mesuré n’a pas protégé le jeune socialiste de la foudre de ses «grands frères», Carlo Sommaruga en tête, ni de celle du libéral Pierre Weiss, dont on connaît la propension à stigmatiser les idées qui lui déplaisent. Ayant réussi sans le vouloir à réunir contre lui la gauche et la droite, Adrien Faure, courageux mais pas téméraire, a fait amende honorable et est revenu sur ses propos: la discipline du parti est sauve, le petit monde politique peut continuer de ronronner.

Et pourtant qu’y a-t-il de si sulfureux dans l’hypothèse d’une gauche nationale? Il semble que nos notables socialistes – résignés à la mondialisation quand ils n’en sont pas carrément les apôtres, européistes, favorables aux accords internationaux qui permettent l’ouverture de nos frontières aux personnes et aux capitaux – aient oublié leur histoire. Ils ont oublié que la nation, au sens ­moderne du terme, est en Europe une invention de la Révolution française. Dans la langue des républicains, le mot «patriote» était devenu synonyme de révolutionnaire, de progressiste, de partisan des Lumières, d’ennemi de l’Ancien Régime. Et c’est cet Ancien Régime, justement, qui, par opposition, incarnait l’internationale, celle des princes européens contractant des mariages entre eux, se prêtant main-forte pour mater les rébellions populaires et concevant l’Europe dans une perspective résolument cosmopolite. Idéologiquement, l’aristocratie du XVIIIe siècle est, par sa déterritorialisation et par la méfiance qu’elle nourrit à l’égard de l’élément national, la véritable ancêtre des grandes bourgeoisies nomades qui constituent les élites d’aujourd’hui, élites parmi lesquelles le PS a trouvé sa place.

Carlo Sommaruga a-t-il oublié Jean Jaurès? «Un peu d’internationalisme éloigne de la patrie, beaucoup y ramène», disait le grand leader socialiste, pacifiste et partisan convaincu de l’amitié entre les peuples, rappelant que la pensée marxiste parle d’inter-nationalisme, soit la coopération des nations et non leur négation. «Les principes du cosmopolitisme, disait-il aussi, ont quelque chose de trop vague, de trop idéal, je crois que leur effet le plus certain est d’effacer ou de trop amoindrir l’amour de la patrie et le devoir de la responsabilité civique.» Et, pour bien préciser sa pensée: «Les nations, tourbillons fermés dans la vaste humanité incohérente et diffuse, sont la condition nécessaire du socialisme. Pourquoi le socialisme serait-il jamais tenté de se séparer de la patrie? Il n’y a que les feuilles mortes qui se détachent de l’arbre.»

Et cette partie de l’Amérique latine néo-socialiste qui se mobilise derrière la devise «La patrie ou la mort» exprime-t-elle un idéal fascisant? Le 5 juin 2010, le président vénézuélien Hugo Chavez déclarait devant une foule enthousiaste: «Il faut sentir la patrie jusque dans les ovaires et jusque dans les couilles! Il faut la sentir, l’aimer, pour pouvoir la percevoir, la penser et la créer!» En l’entendant, je n’ai pu m’empêcher de penser à un autre populiste de gauche, Hébert, pamphlétaire de la Révolution française, qui écrivait dans son journal Le Père Duchesne: «Je ne pourrai jamais dormir tranquille depuis que le patriotisme grouille dans mon ventre comme une grenouille.» Qu’est-ce qui grouille encore dans le ventre de nos modernes sociaux-démocrates?

Adrien Faure, revenu in extremis sur le droit chemin après s’être fait tirer les oreilles par son parti, avait peut-être lu cet éditorial du Temps du 15 octobre 2010 qui expliquait: «Si on lui parle d’identité nationale, d’étrangers et d’insécurité, l’électorat populaire vote UDC. Quand il est question de salaires, de protection sociale ou de bonus indécents, ces mêmes électeurs se retournent vers le PS.» Une gauche nationale? C’est sans doute, pour les socialistes les plus lucides et notamment pour la jeune génération, dégagée des préjugés de la génération précédente, la meilleure chose à espérer et le plus beau projet politique à construire. Un socialisme populaire (enfin!), national et humaniste: pourquoi pas?

Le jeune Adrien Faure a fait son autocritique publique et est revenu sur ses propos. La reductio ad hitlerum fonctionne à plein régime pour intimider toute velléité de pensée critique et novatrice; malgré tout, la parole commence à se libérer. L’hypothèse d’une gauche nationale n’a en vérité rien d’extrémiste ni de nazifiante, et pour citer Jean-François Kahn dans Les Nouvelles Littéraires du 15 mai 1980, «Hitler aurait remporté une victoire a posteriori si nous nous interdisions, par référence à la monstruosité du national-socialisme, d’explorer les voies de ce que pourrait être un socialisme national.» Alors réfléchissons-y, rouvrons le débat, sans diabolisation ni censure, et rappelons-nous Jaurès: il n’y a que les feuilles mortes qui se détachent de l’arbre.

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