Opinion

Un soutien public à la presse écrite est-il économiquement justifié?

Les économistes Jean-Pierre Danthine et Cédric Tille soutiennent qu’une intervention de l’Etat est désormais nécessaire pour assurer la survie du marché de la presse. Comme il le fait pour les biens culturels

Les annonces de coupes claires et de restructurations se suivent à un rythme régulier dans la presse en Suisse romande, la fin de «L’Hebdo» étant un jalon particulièrement visible dans ce processus.

Faut-il laisser faire le marché, en se disant que cette évolution – toute malheureuse qu'elle soit – n’est qu’un cas de ces destructions et créations d’entreprises qui composent le paysage économique, ou faut-il au contraire que l’Etat joue un rôle?

Nous soutenons qu’une intervention de l’Etat est justifiée, une position que nous basons sur une analyse purement économique du marché de la presse.

Externalité positive

Comme la majorité des économistes, notre première réaction devant la disparition d’une entreprise est de dire que c’est ainsi que la concurrence sur le marché fonctionne. Notre goût pour la concurrence n’est aucunement un acte de foi, mais repose sur le fait qu’elle est une excellente manière d’organiser l’activité économique et d’éviter le gaspillage. Le bon fonctionnement de la concurrence repose cependant sur des conditions précises. Il est donc important de ne pas nous arrêter à notre a priori favorable au marché, mais d’examiner si ces conditions sont remplies.

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Ce n’est pas le cas lorsque nous considérons la presse, et ce pour deux raisons. La première est la présence d’externalités, c’est-à-dire d’un impact que le marché ne prend pas en compte. Le bon fonctionnement d’une démocratie comme la nôtre repose sur la présence d’un débat actif et bien informé des citoyens. Une presse présentant des informations vérifiées et des analyses poussées, y compris lorsqu’elles sont inconfortables, est un élément essentiel du débat. Les citoyens sont exposés aux analyses de la presse et ils bénéficient de l’élévation du niveau du débat même s’ils n’achètent pas les journaux en question. La valeur du service produit par la presse va donc bien au-delà de celle retirée par ses abonnés. L’analyse économique montre clairement que, lorsqu’une activité génère une telle externalité positive, elle doit être subventionnée, au même titre qu’une activité générant une externalité négative, comme la pollution, doit être taxée.

Structure des coûts

La seconde justification pour une intervention publique est la structure des coûts. Comme toute entreprise, un journal fait face à des coûts fixes (par exemple les salaires des journalistes) et des coûts variables liés au volume de circulation (comme les frais d’envoi). La production d’un journal de qualité est une activité où les coûts fixes sont dominants, et qui est donc caractérisée par des rendements d’échelles. En d’autres termes, il n’est guère plus onéreux de produire un journal vendu à 200 000 exemplaires qu’un journal vendu à 15 000. Or la concurrence fonctionne mal dans un marché avec des coûts fixes élevés. Bien souvent un tel marché est dominé par une entreprise qui n’a rien à redouter de concurrents qui, eux, n’atteignent pas à une masse critique. Il se peut même qu’aucune entreprise ne puisse survivre si le potentiel de clients est trop faible. Ce dernier cas de figure est pertinent pour la Suisse romande.

D’un point de vue économique l’intervention publique est alors justifiée et s’impose en dernier ressort en l’absence d’une action collective indépendante. La gouvernance d’une intervention publique est cependant délicate, car il faut veiller à maintenir la diversité – le contenu ne peut être déterminé par l’identité du payeur – et ne pas freiner la nécessaire adaptation des médias à l’évolution de la technologie et aux demandes des lecteurs. Ce problème n’est pas insurmontable. Après tout l’Etat subventionne les activités culturelles sans dicter leur programmation.

Saine distance avec l’Etat

Pour maintenir une saine distance entre l’Etat et la presse, une possibilité est de créer une institution en charge de gérer les subsides. Cette institution devrait recevoir un mandat clair (par exemple promouvoir les analyses de fonds et les débats), et devoir rendre des comptes. Nous pouvons faire un parallèle avec les banques centrales. Elles sont indépendantes des pressions politiques, ont un mandat spécifique (la stabilité des prix et du système financier) et doivent rendre compte de leur activité.

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Evaluer la qualité de divers journaux n’est bien entendu pas une tâche aisée. La situation présente des parallèles avec la situation d’un créancier qui ne sait pas forcément si le débiteur investit les fonds dans des projets valables. Mais là encore l’analyse économique donne des pistes.

Conditions d’une aide

Premièrement, les aides financières peuvent être liées à des critères mesurables, comme le nombre d’abonnés. Deuxièmement, l’institution gérant les fonds peut faire des audits périodiques, se reposant par exemple sur des experts externes. En fait, la situation est similaire à celle des institutions académiques, dont il n’est pas aisé d’évaluer la qualité du travail. Celles-ci sont évaluées sur la base de critères mesurables (le nombre de publications scientifiques et la capacité d’attirer des étudiants) ainsi que des évaluations périodiques par des experts mandatés.

Troisièmement, l’aide publique peut être conditionnée à un investissement de partenaires privés. L’analyse économique montre qu’un tel financement partiel est utile lorsque le créancier ne peut pas contrôler facilement les actions du débiteur, car celui-ci a alors quelque chose à perdre en cas de mauvais choix. On est toujours plus prudent avec son propre argent qu’avec celui des autres.

Ce qui a changé

Un soutien des autorités à une presse de qualité est donc faisable. Il est vrai que la gouvernance régissant cette aide doit être établie avec soin, et nous n’avons fait qu’esquisser quelques pistes parmi d’autres, mais il ne s’agit aucunement d’un obstacle insurmontable.

On pourrait objecter que l’Etat n’a pas soutenu la presse jusqu’ici, alors pourquoi changer? La nécessité vient de ce que le modèle économique de la presse a évolué. Le temps où les recettes des annonces publicitaires comblaient le déficit de financement de l’activité journalistique est révolu, ces annonces ayant migré vers d’autres plateformes. Il convient de tirer les conséquences de ces changements, même si l’exercice est délicat. Si les autorités s’obstinent dans les schémas du passé et n’assument pas leur responsabilité, elles se verront réduites à prononcer l’oraison funèbre sur la tombe des médias de qualité.

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