L’état de santé de Bernard Rappaz dû à son recours à la grève de la faim met aujourd’hui le monde politique et médiatique romand en ébullition. Ce mode d’action est-il tolérable? Faut-il céder à cette forme de «chantage» au nom d’intérêts supérieurs comme le prix de la vie humaine? Doit-on au contraire rester ferme au nom du respect de la loi, quitte à nourrir de force le condamné pour qu’il accomplisse sa peine? Pour mieux comprendre les enjeux de la situation, et en particulier saisir pourquoi la grève de la faim de Bernard Rappaz semble bloquée, il convient de préciser les caractéristiques du mode d’action lui-même, sa signification, sa logique, et les ressorts de fonctionnement du recours qu’il constitue.

Parvenir à faire une grève de la faim ne va jamais de soi. La radicalité de la démarche et la dramatisation de ses enjeux (la mort annoncée du gréviste comme horizon de l’action si rien n’est fait) tendent à fragiliser la légitimité de ce mode d’action, dans un contexte démocratique qui présuppose le passage des revendications par le filtre des relais politiques (associations, partis, mouvements sociaux) chargés de traduire les intérêts particuliers en causes publiques. En cela la grève de la faim a quelque chose d’anachronique et d’anti-politique (au sens institutionnel du terme). Le gréviste qui s’engage s’expose ainsi publiquement au jugement d’anormalité (la cause qu’il défend n’est pas à la hauteur de la radicalité de l’acte qu’il pose) ou au discrédit (il se paye de mots et n’est pas prêt à faire ce qu’il annonce, c’est-à-dire risquer sa vie). Faire la grève de la faim c’est donc avant tout lutter contre les deux écueils de la déconsidération et de l’indifférence.

En conséquence, la grève de la faim est toujours présentée par ceux qui y ont recours comme un choix contraint, la dernière action possible d’individus qui n’ont plus d’autre choix que de mettre leur corps en cause pour agir. C’est le mode d’action de ceux qui n’ont pas d’autre ressource disponible pour faire valoir leur cause et qui par ce geste espèrent susciter l’adhésion et forcer la mobilisation autour d’eux. La grève de la faim, pour être considérée comme légitime, doit en effet apparaître comme le résultat d’une impasse, condamnant à l’impossibilité d’agir autrement. Parce que tout ce qui a été tenté auparavant s’est révélé inopérant, le gréviste se voit contraint de s’engager dans cette ultime tentative de faire reconnaître son problème. C’est au prix de cette conformité à la contrainte de justification publique que se met en place une mécanique de l’action où le gréviste en appelle à l’opinion pour faire pression sur les responsables de sa situation qui n’ont jusqu’ici pas entendu sa requête.

Un des enjeux pour le gréviste va précisément être de parvenir à faire justifier son geste pour le rendre acceptable comme mode de revendication. Ce qui va tout d’abord passer par une construction argumentative de la légitimité de son action («voyez comment l’injustice qui m’est faite justifie que je mette mon corps en cause»). Le principe de la grève de la faim repose en effet sur la mise en équivalence d’une souffrance sociale, antérieure, qui vient justifier l’engagement avec la souffrance physique, montrée aujourd’hui, qui en est l’analogon. Le corps est ainsi exposé publiquement comme le témoin d’une souffrance privée, vécue anonymement dans l’ombre. Ce que l’on peut voir comme une contrainte de justification ne passe pas uniquement par un travail argumentatif. L’attestation physique de la crédibilité de la grève passe également par la capacité du gréviste à attester de l’effet de son action sur son intégrité physique, par la durée et le nombre de kilos perdus.

Si la grève «prend» – autrement dit si les médias en parlent – les responsables désignés seront comme mécaniquement enjoints à «faire quelque chose». Pour parvenir à ses fins, il faut pour le gréviste que sa grève fasse événement, que la publicité de son action soit telle qu’il devient incontournable de trouver une solution pour qu’il arrête. L’imminence pressentie de la catastrophe que constituerait l’atteinte irréversible à la santé des grévistes agit comme un repoussoir de la part de l’autorité publique qui ne se voit pas endosser la responsabilité d’un tel fait. Cette éventualité paraît suffire en règle générale à enclencher le processus de règlement de la situation (selon des modalités différentes suivant les cas: compromis permettant au gréviste de considérer l’issue de la grève comme un «succès relatif», hospitalisation forcée pour «motifs humanitaires» demandée par le suivi médical ou par le pouvoir politique). En clair, le passage de l’attente à l’alerte (soutenu notamment par un diagnostic médical alarmant) se caractérise par un basculement dans l’énonciation: du registre de la dénonciation vers le registre de l’humanitaire.

La situation que nous vivons aujourd’hui s’agissant de l’action entreprise par Bernard Rappaz est en décalage par rapport aux règles informelles du recours à la grève de la faim que nous venons d’énoncer. Parce que le gréviste a été jugé conformément à la loi et que la peine qui lui a été infligée ne semble pas relever (contrairement à ses dires) d’une injustice flagrante. Parce qu’il s’agit d’une personnalité publique bien connue pour ses excès de langage et son sens de la provocation. Parce que la multiplication de ses grèves de la faim comporte un risque de banalisation qui lui fait perdre de son exceptionnalité et donc de son authenticité. Mais aussi et surtout parce que le rôle du «responsable» dans le schéma que nous avons esquissé (à qui revient la responsabilité de faire quelque chose pour éviter la catastrophe) est renvoyé tel un mistigri entre les autorités politiques et judiciaires valaisannes et les médecins des HUG qui se refusent à une alimentation forcée.

Bernard Rappaz est aujourd’hui au plus mal du point de vue de sa santé et de la légitimité de son action. Paradoxalement cette action n’a jamais été aussi efficace. Car il faudra bien que chaque partie prenante de la situation prenne ses responsabilités pour éviter que le drame annoncé ne se transforme en prophétie auto-réalisatrice. Si la grève de la faim est un engagement politiquement contestable au regard des institutions, il convient de regarder aujourd’hui la situation telle qu’elle est. Nous ne sommes plus face à un individu provocateur qui affiche sa bravade à la face des institutions. Il s’agit de sauver la vie d’un homme au nom de la dignité humaine et de la commune humanité. Les institutions en charge de ce dossier, qu’elles refusent ou non d’être tenues responsables, doivent comprendre qu’au-delà des vexations ou du sentiment de perdre la face politiquement, grandies de trouver un espace de règlement de la situation sur un autre référentiel, que nous qualifierons d’humanitaire. Faute de quoi et malgré leurs dénégations, l’opinion publique, instituée de fait ici non seulement comme témoin mais comme instance de jugement, leur tiendrait rigueur durablement d’avoir, dans un pays comme la Suisse, laissé un homme mourir devant nos yeux.

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