Nouriel Roubini, professeur d’économie à l’Université de New York, s’est acquis une certaine notoriété en 2007 lorsqu’il a prédit la crise du surendettement hypothécaire (subprimes) qui allait se produire deux ans plus tard. Il s’exprimait au Forum de Davos, répétant des vues qu’il avait déjà publiées deux ans auparavant. Notre Cassandre avait jeté un froid. Il a depuis multiplié les prévisions pessimistes sur le cours de l’économie mondiale. En octobre 2018, il décrivait la crise financière, économique qui allait, selon lui, frapper l’économie en 2020, sans précédent depuis celle de 2008. Nous y serions donc?

Dans un article récent de Project Syndicate, il renouvelle ses prédictions en leur donnant une dimension géostratégique. A son avis, la rivalité des Etats-Unis avec la Russie, la Chine, l’Iran et la Corée du Nord va s’intensifier au cours des prochains mois, exacerbée par l’approche des élections présidentielles et législatives américaines. Ces quatre puissances sont plus ou moins unies dans leur volonté de remettre en cause l’ordre mondial dirigé par les Etats Unis (avec plus ou moins de conviction). Ont-elles toutes quatre le même intérêt à remplacer Donald Trump? L’Iran aurait ses raisons pour souhaiter voir un démocrate occuper la Maison-Blanche, qui ne sont sans doute pas celles de la Russie. Mais tous quatre se retrouveront pour mener des campagnes de désinformation et de trucages lors de la campagne électorale américaine.

Lenteur des marchés financiers

Pour notre auteur, l’accord commercial sur la phase I conclu entre les Etats Unis et la Chine n’est qu’une trêve: la guerre reprendra de plus belle dans les domaines technologiques et financiers, attisée sans doute par les perturbations de l’économie chinoise dues au COVID-19. Il pourrait en résulter un regain d’agressivité qui prendrait la forme d’une cyberguerre et de tensions accrues autour de Taïwan et des îlots stratégiques en mer de Chine du Sud et de l’Est. Des attaques informatiques contre les infrastructures financières et les télécommunications provoqueraient une escalade – les Etats-Unis augmenteraient leur pression par l’application de sanctions ou d’autres mesures de guerre économique et commerciale, au risque de provoquer des troubles sociaux sur une grande échelle, selon Nouriel Roubini. A ces perspectives géostratégiques, il convient d’ajouter la menace du changement climatique et son impact sur l’activité économique, sans parler d’événements sismiques qui lui sont liés et qui pourraient survenir à brève échéance, bouleversant notamment l’équilibre sous-marin. Les marchés financiers ont été lents à réaliser que de ce fait les chaînes d’approvisionnement mondiales seraient frappées de plein fouet.

Course aux armements

Mais l’affrontement entre les Etats-Unis et les puissances qui les défient resterait-il vraiment limité à la sphère cybernétique? Un autre indicateur de risque est fourni par l’augmentation des dépenses militaires dans le monde, y compris dans le domaine nucléaire. Les Etats-Unis sont restés en 2019 le pays qui a consacré le plus de ressources à sa défense, surclassant la Chine et les pays européens. Les Etats-Unis, la Chine, l’Arabie saoudite, la Russie et l’Inde occupent les premiers rangs du classement des pays pour ce qui est des dépenses militaires. Celles-ci ont crû de 4% en moyenne, mais aux Etats Unis et en Chine le taux atteint 6,6%. C’est la plus forte augmentation constatée depuis dix ans, selon les chiffres de l’Institut international d’études stratégiques. Elle s’accompagne de l’abandon progressif des instruments de contrôle des armements, à commencer par l’interdiction des forces nucléaires intermédiaires entre la Russie et les Etats-Unis. Le sort du traité sur les têtes nucléaires et leurs lanceurs (New Start) qui doit expirer dans une année est incertain. Et d’autres conflits se déroulent ouvertement en Ukraine, ainsi qu’en Syrie, au Yemen et en Libye. L’instabilité est chronique en Afrique et au Moyen-Orient. Les groupes terroristes continuent à poser une menace en particulier dans ces foyers mais au fond dans le monde entier.


Trois précédentes chroniques

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.