Un tour du monde des toilettes

Il y a tout juste un an, à l’occasion de la Journée mondiale des toilettes du 19 novembre, la Fondation Bill & Melinda Gates fit connaître le nom des vainqueurs de son concours intitulé «Réinventer les toilettes». Le premier prix fut attribué à l’inventeur de toilettes solaires qui produisent de l’hydrogène et de l’électricité. Impressionnant! Et surtout, Bill et moi sommes enfin sur la même longueur d’onde: les toilettes sont une de mes obsessions depuis très longtemps.

Dans les campagnes canadiennes d’il y a un demi-siècle, de nombreuses églises, écoles, terrains de camping et résidences d’été n’offraient que des commodités extérieures, sombres et malodorantes. Le papier (quand on avait la chance d’en trouver) était des pages brillantes détachées de catalogues de vente par correspondance. Les sièges de toilette, tout en bois, étaient soit anguleux et plein d’échardes (quand l’ouvrage était neuf), soit tout doux et lisses (quand c’était de vieilles toilettes). Le fonctionnement des verrous était incompréhensible. En été, les mouches bourdonnaient activement en dessous. L’odeur âcre de chaux vive, totalement chimique, était vraiment pénible. C’était des lieux d’angoisse et de confusion.

Quand on m’envoya dans une école à classe unique pour la première fois, je n’ai jamais vraiment su où se trouvaient les toilettes. Ou si je le savais, je n’osais pas y aller, ce qui impliquait de courir vite jusqu’à la maison à la fin de la journée, et y arriver parfois juste à temps, parfois trop tard. Puis il y eut ce dimanche de Pâques où ma sœur perdit ses nouveaux gants blancs dans le trou des cabinets extérieurs d’une église. Ces accidents de toilettes nous coûtaient cher, tandis que les adultes envisageaient un avenir radieux et ne faisaient pas attention aux horreurs d’un passé récent mais primitif.

Plus tard, j’ai commencé à parcourir le monde et mes mésaventures de toilettes avaient un air de ­déjà-vu. Pour les voyageurs qui traversaient les montagnes du Guatemala dans les années 70, la «petite pause» était organisée simplement: le bus s’arrêtait sur le côté de la route, les hommes allaient à l’avant et les femmes à l’arrière. Encombrée par mes jeans, mes sous-vêtements et ma ceinture, je devais vraiment me contorsionner et devenais vite un objet d’amusement pour les dames autochtones avec leurs longues jupes. En Turquie, en Inde, au Pérou et en Chine, il fallait chercher le trou dans la terre servant de toilette derrière le restaurant en s’orientant par l’odorat. Je rêvais de cuvettes blanches en porcelaine, immaculées, et de rouleaux de papier très doux. J’ai perdu de nombreux objets de mes poches arrière en m’accroupissant au-dessus de ces trous béants. J’ai acquis une certaine expérience…

Dans une optique plus philan­thropique, mes élèves et moi-même avons réuni un jour des fonds en suffisance pour construire des latrines dans une école primaire d’un camp de lépreux, en Tanzanie. Elles étaient faites solidement: des briques, du mortier, six cabinets et de véritables portes. Tous les enfants reçurent un seau. Ils eurent aussi des leçons compliquées et avant-gardistes de bonnes manières aux toilettes: comment prendre de l’eau dans le seau, fermer la porte, utiliser les toilettes correctement, se laver les mains et rincer le lieu proprement. Une photo fait toute ma fierté: on y voit une vingtaine d’enfants de 5 à 10 ans, vêtus de leurs uniformes d’écoliers en lambeaux, alignés à l’extérieur des toilettes de l’école et souriant d’une oreille à l’autre; chaque enfant se cramponne à un seau de plastique vert.

De retour au XXIe siècle, à la date à laquelle Bill Gates attribua les récompenses, les prix et les subventions pour son concours de toilettes; je me trouvais alors au Japon, c’est-à-dire au nirvana des latrines.

Dans les toilettes japonaises électroniques dernier cri, le couvercle se lève majestueusement lorsque vous pénétrez dans le cabinet; vous vous asseyez confortablement sur un siège préchauffé. Sur le côté, vous trouvez le boîtier de commande électronique, rempli de boutons et d’explications. La plupart concernent le rinçage et le séchage: la position, la puissance et la température de l’eau et de l’air. Il y a aussi le bouton d’arrêt, le bouton pour la musique forte et le bouton d’urgence. Une fois que vous vous êtes levé, la chasse est tirée automatiquement et silencieusement, et le couvercle regagne lentement sa position d’origine.

Cependant, même une machine aussi moderne peut poser quelques soucis. Que faire si vous appuyez sur le mauvais bouton et vous retrouvez désespérément connecté au Service national japonais des urgences sanitaires? A quoi servent tous les boutons supplémentaires? Et bien sûr, le jour où il n’y avait pas d’électricité, il n’y avait pas non plus moyen d’utiliser ces toilettes.

En anglais, le mot toilet a toujours eu une sonorité vulgaire, si bien qu’on lui préfère souvent de nombreux euphémismes: bath­room, powder room, restroom et wash­room font partie des plus politiquement corrects. «Dépenser un penny» (c’est-à-dire insérer une pièce dans la fente de la porte de toilettes publiques) est une expression délicieusement démodée mais que Bill Gates ne devrait pas considérer comme telle du fait que certaines toilettes lauréates de son concours coûtent plus de 1000 dollars à construire.

Je suis sûre que ces défis économiques seront bientôt surmontés et je me réjouis beaucoup d’utiliser de toilettes technologiques «Bill Gates» la prochaine fois que je me retrouverai dans les ruines du nord de la Grande Muraille de Chine ou dans un camping juste en aval des Angel Falls. Je rencontrerai peut-être les gagnantes du deuxième prix, c’est-à-dire des toilettes produisant du charbon biologique, des minéraux et de l’eau propre; ou encore la «mention spéciale du jury», c’est-à-dire des toilettes suisses comportant une interface utilisateur au design exceptionnel.

Entre-temps, toutefois, je prépare activement mon voyage imminent au centre de l’Inde. J’ai mis dans mon sac quelques rouleaux de papier aplatis et j’ai de grands espoirs de trouver un ou deux seaux de plastique vert sur mon chemin.

Ancienne enseignante à GenèveTexte traduit de l’anglais par Gilles Szynalski

Vive les toilettes propres et innovantes de Bill Gates. Je partage l’obsession de l’ancien patron de Microsoft

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