Ma semaine suisse

Un touriste à Hammerfest

OPINION. Les circuits touristiques planétaires transforment le monde en un vaste Disneyland. Nous participons tous un peu à la muséification de la planète, à son uniformisation, à sa défiguration, déplore notre chroniqueur Yves Petignat

Hammerfest, Norvège, au-delà du 70e parallèle. Il bruine. Qu’y espérer, sinon une éclaircie et le prochain express côtier pour Kirkenes? On s’en console devant l’âpre beauté du fjord où s’amarrent les méthaniers et en rêvant au mythique Polar Bear Club. Un vieux Guide du routard avait pourtant prévenu: «Si vous n’avez rien à y faire, évitez le détour.» Un port préservé du tourisme de masse, sans selfies, sans échoppes de souvenirs: comment résister? Des lieux rares. Comme Barfleur au granit gris ou la retirée vallée du Dessoubre. Car les bus de touristes qui se déversent aussi sur le cap Nord n’épargnent désormais plus guère de sites.

«Folklore aseptisé»

Les circuits touristiques planétaires transforment le monde en un vaste Disneyland. Nous participons tous un peu, à notre façon, à la muséification de la planète, à son uniformisation, à sa défiguration. Partout les mêmes enseignes mondiales du luxe, les mêmes fast-foods ou chaînes hôtelières, les mêmes tours Eiffel made in China. Tout est fait pour que le touriste ne se sente pas dépaysé, en lui offrant un folklore aseptisé, conforme à l’image qu’il s’est faite du pays visité. C’est ainsi un flot de 1,8 milliard de touristes à travers le monde qui est attendu d’ici à 2030. Avec une nouvelle plaie, l’overtourism.

La désolation après les flots de valises

A Lisbonne, Barcelone, Venise ou Dubrovnik, des mouvements d’habitants excédés se manifestent. Berlin, Palma de Majorque et même Berne cherchent à limiter ou à interdire la location d’appartements touristiques. Partout, du Machu Picchu à l’île thaïe de Tachai, la question d’une limitation voire d’une interdiction de visites est à l’ordre du jour. Il ne reste souvent que désolation après le passage des flots de valises à roulettes, met en garde depuis des années le Conseil mondial du voyage et du tourisme. Explosion des prix pour les résidents chassés des centres anciens, bruit, surexploitation des ressources naturelles, dégâts à la faune et à la flore, dégradation des sites historiques ou naturels, sans compter les problèmes d’hygiène et de transports, la liste est longue.

L’industrie du tourisme est devenue incompatible avec la découverte de ce qui ne nous ressemble pas

Relativement préservée du phénomène en raison de la cherté du franc, la Suisse connaît ses premières frictions. «A Lucerne, les touristes échauffent les esprits», nous apprend Le Temps (LT du 10.08.2018). Depuis qu’il a fait la cover du National Geographic, le restaurant Aescher, en Appenzell, est envahi au point que ses exploitants actuels, débordés, veulent jeter l’éponge. «Un matin, devant la procession de valises à roulettes qui bloquait «ma» Junkerngasse, je me suis senti étranger chez moi», se désole un ami, Bernois de vieille souche.

Dictature de l’«overtourism»

Soumis à la dictature cotonneuse de l’overtourism, les habitants de ces villes sont dépossédés de leurs propres lieux, de leurs commerces, de leurs appartenances locales, quand ce n’est pas de leurs appartements. D’ailleurs, la règle du capitalisme mondialisé est celle de la mobilité, de l’individu adaptable et interchangeable. L’attachement à un lieu, à une culture passe pour ringard ou au pire comme un signe d’inadaptation au monde d’aujourd’hui.

La démocratisation du tourisme constitue certes une formidable opportunité économique et une possibilité d’épanouissement des individus par l’ouverture aux autres. Or l’industrie du tourisme est devenue incompatible avec la découverte de ce qui ne nous ressemble pas. Et le paradoxe est qu’elle nous amène à mettre en place des restrictions d’accès ou, pire, des sélections par l’argent.

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