«Presque plus personne ne doute que la Chine soit la puissance économique du futur», selon l’analyse de la Frankfurter Allgemeine Zeitung. S’il en fallait encore une preuve, la voici. Quinze pays d’Asie et du Pacifique ont signé ce dimanche un important accord commercial, promu par la Chine, à l’occasion de la clôture d’un sommet virtuel de l’Asean qui a débuté jeudi dernier, selon l’agence Reuters. Ce Partenariat régional économique global (RCEP) devient l’accord commercial le plus important du monde en termes de produit intérieur brut (environ 30%), selon des analystes, et concernera plus de 2 milliards d’habitants, soit près du quart de la population terrestre. Il est aussi important pour la Suisse, selon le DFAE.

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Ce traité vise à créer une gigantesque zone de libre-échange entre les dix Etats de l’Asean (Indonésie, Thaïlande, Singapour, Malaisie, Philippines, Vietnam, Birmanie, Cambodge, Laos et Brunei), la Chine, le Japon, la Corée du Sud, l’Australie et la Nouvelle-Zélande. Le site Heidi. news, qui cite le Japan Times, précise que cet accord «massif» fonde «le plus grand bloc commercial international», la Chine en tête, «qui étend ainsi un peu plus son influence dans la région», «bien loin de l’attitude protectionniste qu’on lui prête souvent», selon l’Australian Business Review, alors que cette perspective était crainte comme «un cheval de Troie» lancé au grand galop depuis Pékin.

«Je suis heureux qu’après huit années de négociations complexes, nous puissions terminer officiellement aujourd’hui les négociations du RCEP», a déclaré le premier ministre vietnamien, Nguyen Xuan Phuc, dont le pays assure la présidence tournante de l’Asean. «Ce pacte, dont l’idée remonte à 2012, est considéré comme la réponse chinoise à l’initiative américaine du Traité de libre-échange transpacifique (TPP), aujourd’hui abandonné», explique France 24.

«Il consolide les ambitions géopolitiques régionales plus larges de la Chine autour des nouvelles Routes de la soie, analyse Alexander Capri, professeur à la Business School de l’Université nationale de Singapour. «C’est en quelque sorte un élément complémentaire» de cet instrument phare de la stratégie d’influence de Pékin sur le monde.» Le premier ministre chinois, Li Keqiang, évoque, lui, «un rayon de lumière et d’espoir au milieu des nuages», «une victoire du multilatéralisme et du libre-échange», selon Le Quotidien du peuple.

«La signature de cet accord intervient dans un contexte de forte crise économique en raison de la pandémie de Covid-19 pour les dix membres de l’Asean. Ils en espèrent beaucoup, cela devrait leur permettre de booster leurs économies en rendant leurs produits moins chers à l’exportation, et en facilitant la vie de leurs entreprises via une harmonisation des procédures. […] L’accord comprend également la propriété intellectuelle, mais exclut tout ce qui touche à la protection des travailleurs et à l’environnement. L’Inde devait également rejoindre ce pacte commercial sans précédent mais a décidé l’an dernier de s’en retirer, par crainte de voir des produits chinois à bas prix envahir son marché. New Delhi a toutefois la possibilité de rejoindre l’union plus tard»:

Comment tout cela a-t-il pu se concrétiser, car, en s’alliant avec 14 autres pays asiatiques, la Chine étend bien son emprise sur l’économie mondiale, ce qui ne devrait pas contribuer à atténuer les défiances internationales envers elle? L’événement souligne de facto la négligence dont ont fait preuve les Etats-Unis vis-à-vis de l’Asie du Sud et de l’Est depuis 2016. L’ennemi préféré de la Washington trumpienne a su en profiter.

Mais ce poids pris par Pékin pourrait être problématique. «Le RCEP n’a jamais été dirigé ou orienté par la Chine. C’est un accord de l’Asean, souligne Deborah Elms, directrice de l’Asian Trade Centre à Singapour, citée par le Financial Times. Mais lorsqu’il entrera en vigueur, ce sera difficile pour ces pays d’en rester les leaders.» L’experte souligne également l’incapacité des pays désormais partenaires à tomber d’accord sur des règles communes concernant les données et l’e-commerce.

A Hambourg, Die Zeit indique que «dans le contexte du conflit commercial en cours entre la Chine et les Etats-Unis, le pacte de libre-échange est un grand succès pour les dirigeants communistes de Pékin. Il est d’une grande importance stratégique pour la région, disent les experts – entre autres parce qu’il couvre un volume d’échanges presque aussi important que celui de l’ensemble de l’Union européenne. […] Les observateurs s’attendent à ce que les économies de la région Asie-Pacifique deviennent encore plus interdépendantes et que les tendances protectionnistes s’atténuent.»

«Le RCEP va redessiner la carte économique et stratégique de l’Indo-Pacifique», a déclaré pour sa part Jeffrey Wilson de l’Australian Strategic Policy Institute (ASPI). Le pacte de libre-échange est «d’une importance considérable». Il «donnera également un coup de pouce» aux efforts de reprise économique après la pandémie. Cela «ne signifie cependant pas que tous les problèmes entre les partenaires commerciaux ont été éliminés ou que certains pays […] ne se préoccupent pas de la dépendance croissante à l’égard de la Chine».

Le Japon est notamment en train de revoir ses chaînes d’approvisionnement dans l’Empire du Milieu. Les relations entre Pékin et Tokyo «sont empoisonnées depuis un certain temps», et «il y a aussi des conflits entre l’Australie et la Chine», ce n’est pas le RCEP qui les «résoudra» aux yeux du South China Morning Post. «L’accord démontre néanmoins que les économies d’Asie-Pacifique sont très sceptiques quant au «découplage» technologique et économique de la Chine» prôné par Donald Trump.


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