Incidences

Un triangle menaçant

OPINION. La dégradation de la situation générale de sécurité requiert une action diplomatique d’envergure, une relance de fond des efforts de maîtrise des armements, une désescalade contrôlée en matière d’armements nucléaires, écrit notre chroniqueur François Nordmann

Aux Etats-Unis, le président Trump a brandi le spectre d’une guerre commerciale qu’il entrevoit fraîche et joyeuse. Sa décision de soumettre l’acier et l’aluminium à des droits de douane élevés annoncée à brûle-pourpoint a pris plusieurs de ses conseillers par surprise. Elle vise la Chine, plusieurs fois mise en garde sur les conséquences de ses pratiques de dumping de l’acier. Mais le principal fournisseur des Etats-Unis est le Canada, et l’Union européenne réagit vivement à une mesure dont elle fait elle aussi les frais. Les liens transatlantiques se tendent au moment où le président de la Russie prononce un discours qui se veut menaçant pour les Occidentaux.

Projection de puissance chinoise

Rendant compte de l’exercice de son mandat comme il le fait chaque année, le président Poutine a fait étalage de son assortiment de nouveaux missiles capables d’échapper aux rideaux antimissiles et de frapper n’importe où dans le monde, sur terre, dans les eaux et dans les airs. Les deux présidents sont mus en partie par des considérations électorales: l’élection présidentielle a lieu dans quinze jours en Russie, et le président Trump ne fait que réaliser une de ses promesses de sa campagne de 2016.

De son côté Xi Jinping, président de la Chine, qui n’a pas de telles préoccupations, est en passe de faire réviser la constitution pour lui permettre de se maintenir dans ses fonctions sans limite de temps. Ces trois pays sont engagés dans une féroce compétition sur le triple plan économique, diplomatico-politique et militaire. En témoigne notamment le cycle de modernisation de leur armement nucléaire qui se poursuit à un rythme effréné et la mise au point des produits d’une révolution technologique militaire (recours à l’intelligence artificielle et à la robotique) très poussée. Menaces, défis et gestes hostiles se multiplient dans un contexte marqué par l’érosion des capacités de riposte occidentales.

Dans le triangle stratégique que forme la relation Washington-Moscou-Pékin, les deux dernières capitales se posent en rivales des Etats-Unis dont elles contestent la prédominance au sein de l’ordre mondial. Le déclin des Etas-Unis et de leur capacité à donner le ton dans le monde crée une opportunité pour la Chine, qui aspire à imprimer sa marque sur le leadership global en une démarche méthodique et déterminée. La participation de la Chine aux opérations de maintien de la paix de l’ONU et à d’autres actions humanitaires prouve le sens des responsabilités qui anime Pékin à l’échelle mondiale.

La Chine souhaite occuper une place plus importante au sein des institutions internationales établies et peser sur leur réforme: faute de quoi, elle n’hésitera pas à proposer la création de nouvelles entités, comme elle l’a fait avec la Banque asiatique des infrastructures en concurrence de fait avec le FMI où elle n’a pas pu faire valoir pleinement ses droits. L’initiative de la Ceinture et de la Route de la soie, qui transformera la géographie physique de l’Asie centrale et du Sud participe du même esprit. En même temps la projection de la puissance chinoise s’accompagne d’un élément idéologique qui vante la supériorité du modèle autocratique et de la discipline pratiquée par le Parti communiste chinois sur le régime démocratique pour assurer la prospérité de pays liés par une communauté de destin.

Abdication des Etats-Unis

Certes la Russie et la Chine sont des puissances inégales; l’une est la deuxième économie du monde, l’autre possède le PIB de l’Espagne. Mais elles jettent en commun un défi à l’Occident et à l’ordre mondial qu’elles contestent.

L’abdication virtuelle des Etats Unis en tant que garant principal de cet ordre affaiblit naturellement la capacité des pays épris de liberté à réagir efficacement. La militarisation croissante et l’automation des équipements militaires ont pour effet de réduire le temps de réaction et d’augmenter le risque d’accident. La dégradation de la situation générale de sécurité requiert une action diplomatique d’envergure, une relance de fond des efforts de maîtrise des armements, une désescalade contrôlée en matière d’armements nucléaires. Et la reprise d’un dialogue substantiel. Mais on n’en prend pas le chemin.

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