«J'ai été agressé une nuit de l'hiver 2005-2006. C'était en plein centre de la ville de Suisse romande où j'habite. Je sortais d'un restaurant avec un couple d'amis. Un type arrêté à un feu a baissé sa vitre et nous a injuriés: «Sales pédés!» Nous avons été choqués mais nous avons continué notre chemin. Il nous a suivis et, tout d'un coup, il a déboulé avec sa voiture sur le trottoir où nous nous trouvions et nous a foncé dessus. J'ai été soulevé sur son capot. J'ai été blessé au genou, je ne sais pas si je pourrai de nouveau courir un jour. Cela s'est passé sous les yeux de deux passants, qui étaient très choqués. Plus tard, l'un d'eux a déclaré: «J'ai cru qu'il allait les tuer.»

Il est reparti aussitôt. Je le revois toujours faire marche arrière en riant et disparaître. Nous avons appelé la police et, comme le poste était tout près, nous nous y sommes rendus à pied. En entrant, j'ai dit: «Nous venons d'être victimes d'une agression homophobe.» J'avais relevé le numéro de plaque de l'agresseur.

La première chose qu'ont faite les policiers, c'est nous faire souffler dans l'éthylomètre. Nous avions un peu bu: nous sortions d'un restaurant et nous étions à pied. Ensuite, ils m'ont averti que, si je voulais une ambulance, c'était 390 francs. Mais ils n'ont pas voulu enregistrer de plainte. J'ai insisté en vain: je me suis heurté à un mur. Un gendarme est arrivé et nous a déclaré: «Si c'est une simple perte de maîtrise de véhicule, ce n'est pas pénal.» Comme j'insistais, on m'a dit que je n'avais qu'à écrire au juge d'instruction. Finalement, nous sommes partis. Je suis allé à l'hôpital faire des radios.

Cette nuit, pour moi, cela a été comme un verre qui se brise. J'étais un citoyen comme un autre et je me retrouvais sans droits. C'était le début d'un tunnel, celui où s'engagent les victimes d'agression homophobe. On estime que, sur dix homosexuels victimes d'agression, seuls deux portent plainte. Alors celui qui a le courage de réclamer, comme moi, la protection de la loi n'est souvent pas cru.

Le lendemain était un dimanche. J'ai consulté les sites internet de la police cantonale et communale. Toutes les interventions y sont consignées, mais notre agression n'y figurait pas. Comme si rien ne s'était passé. Je me suis dit: «Ils ne vont rien faire.» Je suis retourné sur les lieux. Il y avait des traces de pneu sur le trottoir, que j'ai photographiées. Je suis allé au poste de police municipale pour leur demander d'effectuer un constat sur place, sans résultat. Ensuite j'ai appelé un avocat. Et, dès le lundi, nous avons écrit au juge d'instruction. C'était il y a seize mois.

J'ai dû faire un scanner. Le spécialiste m'a appris que mon genou était plus atteint que je ne le croyais: la rotule était fissurée, des ligaments déchirés, le cartilage écrasé... Pendant un mois, je n'ai pas pu poser le pied par terre.

Trois mois ont passé, puis j'ai été convoqué à la gendarmerie avec mes amis. Là, on m'a dit que nous allions être inculpés: notre agresseur avait été retrouvé mais prétendait que nous nous étions exhibés, que nous l'avions injurié et que nous nous étions jetés volontairement sur son véhicule.

J'ai insisté pour pouvoir faire protocoler aussi ma version. Ce qui a été fait. Quant aux deux témoins de l'agression, l'un était reparti dans son pays sans avoir été interrogé. L'autre a été entendu à ce moment. Il a corroboré que le véhicule était monté sur le trottoir et nous avait renversés.

Devant le juge d'instruction, j'ai pu donner mon récit de l'agression sans me heurter à un scepticisme affiché. Et j'attends le procès, qui n'a pas encore eu lieu. L'agresseur prétend toujours qu'il a été provoqué. Comme si cela justifiait de rouler sur des piétons avec sa voiture.

Si l'on veut comprendre ce qui se produit dans ces moments-là, il faut penser à ce qui se passait aux Etats-Unis lorsqu'un homme pouvait se faire tabasser sans raison, simplement parce qu'il était dans la rue et qu'il était Noir. La provocation, c'est d'être là.

Réaliser ça est très déstabilisant. J'avais l'impression de me retrouver dans la peau d'un citoyen de deuxième zone, sans protection. Si une voiture était montée sur un trottoir pour renverser trois vieilles dames, aurait-on considéré que c'était banal et sans importance?

J'aurais pu essayer de tout oublier. D'effacer cette histoire. Mais les séquelles psychologiques et physiques me la rappellent tout le temps. Mon genou n'est toujours pas remis et je vais sans doute devoir subir une opération. Et il y a l'angoisse. D'autant plus importante que l'agression s'est produite en plein centre-ville, sous les réverbères, à deux pas du poste de police. Comme s'il n'y avait plus d'endroit sûr.

Et laisser tomber aurait voulu dire que j'accepte qu'on puisse me rentrer dedans avec une voiture en me traitant de sale pédé. Je ne veux pas vivre comme ça.

Je me suis beaucoup documenté. J'ai découvert que mon cas était tout sauf isolé. Parmi les personnes qui ont écrit à un site gay pour faire part des problèmes qu'elles rencontraient, une sur cinq se plaignait de refus de la police d'intervenir en rapport avec une agression.

En Suisse, le racisme est pénalisé, pas l'homophobie. En France, c'est différent. On le doit à Nicolas Sarkozy. J'ai trouvé cette phrase de lui sur Internet: «On ne peut pas dire que le racisme, ce n'est pas bien et considérer, quand ce racisme s'applique à l'homosexualité, que cela devient une opinion.»

Ici, l'homophobie est une opinion parmi d'autres. Cela veut-il dire que je suis à la merci de l'opinion du fonctionnaire auquel je m'adresse?

Je n'en veux ni à la police, ni à la gendarmerie. J'ai toujours apprécié leur travail et j'ai été très surpris de l'accueil que j'ai reçu dans une ville où la police de proximité souhaite être proche de ses habitants. C'est une question d'information, d'éducation. Je pense que c'est aux autorités de délivrer un message clair pour assurer l'égalité des citoyens. Mais, pour ça, il faudrait que davantage de politiciens s'engagent.»

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