Giordano Bellaccomo est infirmier-ambulancier spécialisé en pédiatrie, et il termine actuellement une spécialisation en soins intensifs et aide médicale urgente, dans la région de Charleroi, en Belgique. Outre livrer un témoignage qui dit bien la pression à laquelle est soumis le personnel médical, il a vu rouge ce samedi, dénonçant l’inconscience de ceux qui ne se protègent pas du coronavirus, comme le relaie Le Soir de Bruxelles.

Lire aussi: les articles du «Temps» sur le coronavirus

«Hier, j’ai vu des débiles, écrit-il sur sa page Facebook, des jeunes comme des vieux, se ruer dans les bars, les soirées, les restaurants et tous ces lieux de rassemblement pour fêter le lockdown ou encore profiter de ce dernier jour avant le confinement […]. J’ai vu des gens non informés, des gens débiles encore une fois se ruer sur les denrées alimentaires alors que notre pays ne manque pas de stock et de ressources!»

«Mais où est votre bon sens?» harangue-t-il les foules dans son message lu et commenté plusieurs (dizaines de) milliers de fois. «Les scientifiques et les politiques ont pris des décisions pour nous protéger, pour diminuer la propagation de ce virus qui se propage à une vitesse incroyable et qui peut tuer […]. Arrêtez d’être égoïstes et inconscients! Soyez solidaires.»

«Le coronavirus nous rend-il égoïstes ou solidaires?» C’est justement la question que posait le site Europics.net à la fin de la semaine dernière dans sa revue de presse. Constatant que «la lutte contre la pandémie de Covid-19 met l’Europe à rude épreuve», avec des secteurs entiers paralysés et, dans de nombreux pays, des écoles fermées. «Une situation difficile pour les citoyens», que les commentateurs «tentent de jauger».

Lire aussi: Camus, le virus et nous

Le quotidien suédois Upsala Nya Tidning craint par exemple «que la crise ne favorise les réflexes égoïstes»: «Les effets psychologiques d’une pandémie ont été abondamment traités dans des films et des livres. Le classique de Camus, La Peste, se vend comme des petits pains ces dernières semaines. Une maladie infectieuse se déclarant à grande échelle peut entraîner une érosion de la confiance en autrui»…

… Les riches se claquemurent dans leurs forteresses, les semi-riches sont tentés d’aller s’enfermer dans leur résidence secondaire

Et «ceux qui restent»? Ils «louvoient entre leur appartement et le supermarché, et s’épient avec méfiance: quelqu’un s’est-il fait contaminer ou se comporte-t-il de manière suspecte? A cela s’ajoute la prise de conscience de la finitude des ressources quand la société se barricade. […] Plus que cinq boîtes de ravioli dans le rayon du magasin? Je les prends toutes les cinq, mon voisin, qui passera après moi, repartira le cabas vide.»

Lire aussi: L’amour, l’amitié (et tout le reste) au temps du Covid-19

Tout cela, bien sûr, n’est pas nouveau, mais ce qui perdure, depuis la fin du XVIIIe siècle au moins, comme on peut le lire en pleine pandémie de grippe espagnole dans le Journal de Genève du 22 juillet 1918, ce sont la nécessaire solidarité et les bons comportements à adopter. Le Dr Odier, dont sont repris des propos datant de 1788, estime que «dans tous les lieux où on a observé la marche des maladies épidémiques, on a remarqué de temps en temps des catarrhes qui, même au travers des mers, se répandaient d’un pays à l’autre».

Alors que faire, à l’époque? Cela n’a «rien de bien effrayant», dit le médecin, «car la maladie n’est presque jamais dangereuse. Elle ne devient mortelle à l’ordinaire que pour les malades déjà atteints de phtisie ou d’hydropisie de poitrine, et pour les gens déjà fort avancés en âge, ou d’une constitution faible et délicate, qui n’ont pas la force de résister à une fièvre catarrhale, quelque légère qu’elle soit»…

… Si elle est quelquefois funeste à de jeunes gens plus robustes, c’est presque toujours à la suite de quelque imprudence

Ça vous rappelle quelque chose? Autre exemple. «Ces deux dernières semaines, des milliers de Roumains sont revenus d’Italie, et le site Republica.ro «déplore qu’un grand nombre de ses compatriotes sous-estiment complètement le coronavirus»: «On juge qu’on ne sera pas touché, et l’on refuse de suivre les recommandations des autorités. On coupe les files d’attente, […] on choisit de braver l’interdiction, d’organiser une grande fête pour tout le monde. […] Même lorsqu’il en va de notre santé, de celle de nos enfants ou de nos parents, on ne se soucie de rien. […] Que je puisse passer du bon temps! Au diable le reste.»

Pourquoi la panique?

Et pendant ce temps, «la panique gagne le monde», lit-on sur le HuffingtonPost.fr, qui tente une analyse psychologique de la peur qui se répand. «La bourse craque, des villes sont mortes, des rayons entiers sont dévalisés dans les magasins, l’éducation des enfants est suspendue, des pays se replient, de nombreux secteurs d’activité sont en chute libre tandis que l’angoisse et la peur, elles, atteignent un dangereux pic de croissance.»

Mais pourquoi, malgré les recommandations claires pour s’en prémunir, «le coronavirus est-il si effrayant»? Une bonne partie de la réponse se trouve dans le fonctionnement psychologique humain. Cela part de trois faits avérés:

… L’homme n’est pas rationnel; l’homme est terrorisé (autant que fasciné) par l’inconnu; l’homme a peur de la mort

Aussi le quotidien croate Večernji list appelle-t-il ceux qui n’appartiennent pas à une catégorie d’âge menacée d’éviter de prendre les choses à la légère, compte tenu des «axiomes» ci-dessus. Il ne faut donc pas «s’évertuer à souligner que le coronavirus menace surtout ceux qui ont plus de 80 ans, puis ceux qui ont plus de 70 ans, puis ceux qui ont plus de 60 ans, etc. […] Il y a de nombreux sexagénaires dont la contribution à la société est aussi importante que celle de 20 jeunes réunis. […] Les personnes en bonne santé et dénuées d’empathie n’ont pas à faire étal de leur prétendu courage: car ne pas céder à la panique ne veut pas dire qu’il faille se montrer irresponsable vis-à-vis d’autrui.»

Qu’apprendre de tout cela?

Bref, écrit le professeur de philosophie Michael Marder dans le New York Times, dans un article repéré par Courrier international, «The Coronavirus Is Us», «l’épidémie de Covid-19 […] a déjà mis la planète sens dessus dessous». Mais «jusqu’à présent, nous n’avons eu guère de temps pour la réflexion, et peu d’entre nous se sont demandé ce que cette crise pourrait nous apprendre sur nous-mêmes – sur nos corps, nos communautés, nos systèmes politiques, et les implications de notre interdépendance transfrontalière»…


Retrouvez toutes nos revues de presse.

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.