Revue de presse

«Pour un visa américain, veuillez donner vos comptes Facebook, Instagram, Twitter, Tinder, WhatsApp, YouTube…»

Le Département d’Etat a durci ce week-end les conditions d’attribution des visas immigrants et non immigrants. Quinze millions de voyageurs ou étudiants pourraient être concernés, la Chine est furieuse. Une folie, lit-on dans la presse… et sur les réseaux sociaux

On avait fait des gorges chaudes de la nouvelle lorsqu’elle avait été annoncée en 2017, elle est entrée dans les faits ce 31 mai: les Etats-Unis exigent désormais que les étrangers qui ont besoin d’un visa pour entrer sur le sol américain fournissent toutes leurs adresses courriel utilisées depuis cinq ans, tous leurs numéros de téléphone depuis cinq ans, et la liste de leurs comptes sociaux. Facebook, Instagram, LinkedIn, Tinder, YouTube – vous devez donner non pas l’accès intégral à vos comptes, identifiants et mots de passe, mais tous les identifiants que vous avez utilisés depuis cinq ans (ce qui signifie que le Département d’Etat se fait fort de pouvoir exploiter vos données, au moins publiques…).

Une précision importante de suite: ne sont pas concernées les personnes venant comme touristes et issues de pays disposant du système ESTA, cette autorisation quasi automatique octroyée par exemple aux ressortissants de la Suisse ou de l’Union européenne. Mais le changement va toucher environ 15 millions d’étrangers par an, selon Associated Press. «Soixante-cinq mille voyageurs étaient déjà touchés par ces mesures, dont ceux qui s’étaient rendus dans des régions contrôlées par des organisations terroristes. La nouvelle règle s’appliquera à virtuellement toutes les demandes de visa, immigrant ou non immigrant. Soit environ 710 000 demandes de visa d’immigrant, et 14 millions de demandes de visa non immigrant, pour les femmes et hommes d’affaires, et pour les étudiantes et étudiants.»

Protection ou harcèlement?

Photos de proches, lieux et dates de naissance, voyages, sites visités: ces réceptacles de vie moderne que sont devenus les réseaux sociaux seront donc désormais accessibles aux services responsables de l’immigration aux Etats-Unis, au moins dans leur partie publique. «Pour l’instant, c’est un menu déroulant avec seulement les principaux réseaux sociaux, mais un officiel a confirmé que vous pourrez bientôt inscrire tous les sites que vous utilisez», prévient The Hill, le premier à avoir donné l’information, qui cite cet officiel: «On l’a vu ces dernières années, les médias sociaux peuvent être un forum important qui accueille des opinions et des activités terroristes, cet outil peut être crucial pour repérer les menaces à l’ordre public, les terroristes et pour empêcher d’autres personnes dangereuses de mettre le pied aux Etats-Unis.» Et cette petite phrase lourde de sens: «Une personne qui aurait menti pourrait faire face à de graves conséquences en matière d’immigration.»

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«Le Département d’Etat a proposé aux demandeurs de visa de donner ces informations sur les réseaux sociaux dès l’ère Obama, mais c’était alors volontaire, rappelle utilement le New York Times. «Ici, cela fait partie intégrante de cet effort d’un contrôle extrêmement étendu des citoyens et des non-citoyens, estime Elora Mukherjee, la directrice d’une institution pour les droits des immigrants à Columbia. C’est dangereux et mauvais pour la vie privée. Il est difficile de trouver une base rationnelle à un effort de cette ampleur.» «Cette nouvelle exigence pourrait dissuader les demandeurs de visa, qui pourraient la voir comme une barrière psychologique», complète le quotidien. «Cela va geler la liberté d’expression et d’association, redoute l’ACLU, la Ligue des droits de l’homme américaine, interrogée par Reuters. Les gens se demanderont si ce qu’ils écrivent peut être mal compris, voire déformé, par des fonctionnaires officiels.»

«Ils vont pouvoir expédier les refus et les renvois, redoute aussi dans Common Dreams un avocat, ils pourront faussement vous attribuer un compte social, prétendre que vous avez menti pour se justifier de vous renvoyer. Cela leur donne un plus grand angle d’attaque.» Sur les réseaux sociaux aussi, les critiques fusent. L’article de la BBC a suscité plus de 1300 commentaires sur Twitter en quelques heures. «Ce n’est pas de la sécurité, c’est du contrôle fasciste», dit l’un. «C’est communiste et dictatorial», écrit l’autre. «Des millions de données ingérables», pour une troisième. «Le tourisme d’affaires va dégringoler», prédit un quatrième. «Et pourquoi ne feraient-ils pas la même chose pour les détenteurs d’armes à feu aux US?» propose un cinquième…

Fureur chinoise

La Chine a été parmi les premiers pays à réagir fortement. Dans une conférence de presse ce lundi, le Ministère de l’éducation mettait en garde les étudiants désireux de partir, et révélait que plus de 300 demandes sur les 10 000 envoyées par les gouvernements avaient déjà été refusées cette année, «un affront pour leur dignité». D’où cet éditorial virulent du China Daily: «Il est de plus en plus clair que les Chinois étudiant aux Etats-Unis, surtout dans les filières STEM – science, technologie, ingénieur et maths –, deviennent les dommages collatéraux de la guerre commerciale qui s’intensifie entre les deux pays. Convulsant de peur devant une Chine toujours plus puissante qui rattrape et attaque sa position dominante, Washington refuse l’importance fondamentale de la mise en commun pour faire avancer la science et la technologie.» La Chine représente un tiers du 1,1 million d’étudiants étrangers aux Etats-Unis, dont 36% dans ces filières d’excellence. Le FBI a récemment accusé les Chinois d’abuser du système des visas universitaires.

Au Nigeria, dans les Caraïbes, en Inde, partout la nouvelle du durcissement des visas est reprise.

«Si un régime autoritaire exigeait ces informations, est-ce qu’on ne se poserait pas des questions?» demande ainsi innocemment Helen Clark, l’ex-première ministre de Nouvelle-Zélande. Le débat ne fait que commencer.

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