Le piratage des systèmes informatiques des sièges de campagne des partis démocrate et républicain, ainsi que de nombreuses personnalités politiques durant le cours de l’élection présidentielle américaine a tout d’un Watergate puissance dix. Cette fois-ci, ce n’est pas un camp politique qui a cherché à percer les secrets de son adversaire (dans les années 1970, le président républicain Richard Nixon avait piloté le cambriolage des locaux du parti démocrate à Washington) , mais un acteur tiers qui a procédé à un espionnage général. Ce dernier à toutefois ciblé un candidat, Hillary Clinton, en révélant uniquement ses messages électroniques sur sa stratégie politique. Le camp républicain a été épargné. Ce grand déballage, largement médiatisé, a sans aucun doute influencé le choix des électeurs. De quoi faire chuter la candidate démocrate ? On ne le saura jamais.

Manque de preuves

Ce que sont en droit de savoir les électeurs américains, par contre, c’est qui est à l’origine de ce crime susceptible de déstabiliser la démocratie américaine. Le vecteur de l’information est connu: Wikileaks (on n’a pas assez souligné que la victoire de Donald Trump est aussi celle de Julian Assange). Mais qui est l’auteur du vol de données? Selon les services de renseignements américains et de nombreux experts du monde informatique, un faisceau d’indices pointerait la responsabilité de Moscou. Dans le langage de la CIA, on parle de «haute probabilité». Il n’y a pourtant aucune preuve factuelle – un ordre, une trace de suspect, un aveu. Dans le monde virtuel tout indice peut être factice. S’agit-il de l’oeuvre d’un Russe ou de personnes travaillant pour les services de renseignement russes ? L’opération s’est-elle réalisée avec l’aval de Vladimir Poutine ? Malgré les accusations de plus en plus insistantes outre-Atlantique, on n’en sait rien. Moscou nie tout et demande des faits.

Pour faire la lumière, la mise en place d’une commission d’enquête s’impose. Pour une fois, démocrates et républicains semblent d’accord. Sauf Donald Trump, le président élu, qui qualifie les soupçons des renseignements américains de «ridicules» et de «politiquement motivés». A l’appui de ce déni, il rappelle que ceux qui professent ces accusations sont « les mêmes que ceux qui disaient que Saddam Hussein disposait d’armes de destruction massive», à savoir la CIA. L’argument fait mouche. C’est d’ailleurs le même qu’utilise Julian Assange.

Le mensonge de 2003, le déni de 2016

L’argument est partiellement recevable: on ne mesurera jamais assez le désastre de l’invasion de l’Irak en 2003 fondé sur un mensonge. Le renseignement américain, à l’époque, a failli. Ou plus exactement, il a cédé à la pression politique, en écartant tous les doutes émis dans ses propres rangs sur la solidité des preuves d’un supposé vaste programme irakien d’armes de destruction massive en cours de construction. Le renseignement – dont Donald Trump pense pouvoir se passer, étant donné son intelligence – est un instrument de conduite du pouvoir. Il y est donc soumis.

Le pouvoir qui a fait dire à la CIA, puis au pauvre Colin Powell devant la communauté internationale, qu’il détenait la preuve d’armes biologiques irakiennes, était la coterie néoconservatrice qui contrôlait George W. Bush. Ce sont ces mêmes hommes – Dick Cheney en particulier ou John Bolton – qui appuient aujourd’hui Donald Trump. Leur mensonge de 2003 est en grande partie responsable du chaos du Proche-Orient. Treize ans plus tard, ils disqualifient le travail du renseignement pour étouffer ce qui est sans doute le plus grand vol de l’histoire électorale américaine.


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