«Je regrette de n’être pas assez jolie. Je suis désolée pour tout, vraiment désolée, mais je ne peux pas.» Ce sont les derniers mots de Katlyn Nicole Davis, une adolescente de 12 ans, qui a filmé sur Live.me, plateforme de diffusion de vidéos en direct, son suicide par pendaison. C’était le 30 décembre 2016 dans une petite ville en Géorgie, dans le sud-est des Etats-Unis. La séquence dure plus de quarante minutes.

Quelques jours auparavant, la jeune fille expliquait avoir subi des abus sexuels de la part d’un membre de sa famille. Elle disait aussi souffrir de dépression, discutant avec ses followers des différentes méthodes pour se suicider. «Personne ne lui a parlé. Elle s’est montrée et dévoilée, comme tant et tant sur le Net, et l’indifférence lui a répondu. La solitude. Internet c’est la solitude totale», écrit dans Wendy-leblog.com, une adolescente choquée par le geste désespéré de Katlyn.

L’effet Werther, du nom du héros de Goethe

L’affaire prend une dimension internationale le 12 janvier quand le chef de la police du comté de Polk, Kenny Dodd, déclare à la chaîne locale Fox 5 avoir reçu des messages du monde entier, demandant la suppression de la vidéo. Par décence auprès de la famille de la défunte mais aussi pour éviter l’effet Werther, du nom du jeune héros de Goethe, phénomène donné aux suicides mimétiques, chaque cas médiatisé déclenchant une sorte d’épidémie.

Le problème, c’est que la police a été complètement dépassée par la viralité de ces images qui, deux semaines après le drame, étaient toujours visibles sur la Toile. «Nous avons contacté plusieurs sites pour leur demander de supprimer la vidéo, mais ils ont répondu qu’aucune loi ne pouvait les forcer à le faire», a continué le chef de la police. D’après The Independent, la version copiée sur YouTube a été vue près de 40 000 fois, téléchargée et republiée, avant d’être retirée car elle «ne respectait pas les règles» du site de partage de vidéos «concernant le contenu visuel choquant ou violent».

Page Facebook dédiée

La plateforme Live.me a elle aussi fait son mea culpa: «Certains utilisateurs ont diffusé cette séquence tragique avant que nos équipes aient eu le temps d’intervenir. Nous travaillons depuis activement pour identifier la vidéo et la retirer de Facebook et autres sites».

Depuis le 30 décembre, une page Facebook est dédiée à Katlyn, avec des séquences de l’adolescente issues de ses différents comptes, YouTube ou Instagram, désactivés depuis le drame. Aussi empathique soit-elle, cette page va à l’encontre des recommandations de la police à ne plus rien diffuser lié à ce triste fait divers, autant par respect pour la famille et refus du voyeurisme que pour ne pas mettre en danger d’autres adolescents. Car si «Justice For Katlyn Carole Davis» dit vouloir conserver la mémoire de la jeune fille, en la transformant en héroïne gothique, elle l’érige quasiment en modèle.

Suicides en chaîne

Ce n’est pas le premier suicide en direct. En mai 2016, une femme de 19 ans s’était filmée sur Periscope alors qu’elle se jetait sous un train dans la région parisienne. Six mois plus tard, Katarina et Denis, surnommés les Roméo et Juliette russes, se donnaient la mort en direct pour que la police, sur laquelle ils avaient tiré, ne puisse plus jamais les séparer. Si l’on admet que le suicide est une des premières causes de mortalité des adolescents et les réseaux sociaux leur pain quotidien, le mélange des deux peut devenir explosif.

Conscient du problème, Facebook a mis au point depuis 2016 un outil de prévention dont le fonctionnement a permis de sauver des vies, mais qui dépend entièrement de la vigilance des autres utilisateurs et de leur capacité à détecter un contenu de nature suicidaire. Une fonction par ailleurs controversée, car elle apparaît aux yeux de beaucoup comme intrusive, fondée sur la dénonciation, et qu’elle ouvre la porte aux trolls.