Peter von Matt ouvre l’année 2017 avec la traduction en français d’une prière à Don Quichotte: que le héros de Cervantès nous aide à tenir bien vivant en nous le désir de l’harmonie toujours perdue entre la violence et la raison. Que la folie de ce désir ne cesse de nous habiter. «C’est l’éternelle provocation du roman de Cervantès que la focalisation de l’être humain sur un idéal suprême puisse aussi être un état de folie grotesque n’engendrant chez les gens raisonnables que sarcasmes et éclats de rire», écrit-il.

A travers les jungles et les toundras

Se laisser provoquer. Chevaucher derrière Don Quichotte «à travers les jungles et les toundras de la pensée humaine», comme disait déjà Nabokov. Quand les frontières se ferment, quand les nations veulent «redevenir grandes» chacune pour son compte, sans les autres ou même contre elles, quand la philosophie manque d’une solution à la contradiction la plus profonde de l’existence humaine, Von Matt appelle le maigre chevalier à la rescousse: son errance de quatre siècles à travers tous les continents et dans toutes les langues témoigne de la dérision des frontières devant l’art. Pour Peter von Matt comme pour Simon Leys, «Don Quichotte est la création inoubliable de la littérature universelle». L’essayiste nidwaldien marche dans ses pas.

Lorsqu’Hamlet paraît

Il met aussi dans la troupe un certain Hamlet, prince raffiné et raisonnable entre tous, entravé dans sa capacité d’agir par sa connaissance des mensonges du monde.

Lorsque Hamlet est apparu pour la première fois sur une scène de Londres, Cervantès inventait Don Quichotte dans une prison espagnole. Shakespeare est mort la même année que lui, en 1616. Les deux fondateurs des personnages centraux de la littérature mondiale sont issus de l’époque du renouveau scientifique qui a fourni aux hommes les instruments d’une maîtrise étendue de la nature. «Il y a une sinistre analogie entre le paradoxe de l’existence humaine révélée par Cervantès et Shakespeare et le paradoxe de l’histoire écrite par l’homme avec ses sciences triomphales et les immuables massacres à grande échelle pour les banalités les plus obscures», écrit von Matt. Deux ans après la mort des deux écrivains, la Guerre de Trente commençait.

Une vieille chronique danoise

Parce qu’elle porte à travers le vacarme de la haine et du crime, la voix de leur héros ne s’est jamais éteinte. Elle a inspiré les esprits européens au-delà des barrières idéologiques et des barrières temporelles. Là où la politique creusait partout des tombes, elle a donné des ailes à la culture du roman sur tout le continent. Von Matt voit Don Quichotte derrière L’Idiot de Dostoïevski, dans la vie intérieure de Madame Bovary, dans la dernière scène du Mariage de Monsieur Mississipi de Friedrich Dürrenmatt.

Quant au prince danois, il le voit derrière la littérature allemande où un Heine pouvait s’exclamer «nous connaissons cet Hamlet comme nous connaissons notre propre visage» et bien plus tard, un Heiner Müller écrire Hamlet-machine, une pièce sans issue entre communisme et capitalisme, également haïssables.

L’essayiste natif de Nidwald se plaît à rappeler que Hamlet lui-même est issu d’une vieille chronique danoise où apparaît aussi un archer nommé Toko, notre Guillaume Tell du Livre blanc de Sarnen si magistralement réinventé par Schiller.

Le champion des causes nobles

«Lorsque toutes les théories échouent, nous pouvons poursuivre la réflexion grâce aux images de l’art» dit von Matt. Le chevalier et le prince sont avec nous, promis à des applications numériques où Quichotte demeurera le champion des causes nobles, désespérées et courageuses tandis qu’Hamlet, couvert de noir, la couleur de la mélancolie, sera toujours empêché d’agir par sa tristesse et sa déception.


*Peter von Matt, Don Quichotte chevauche par-delà les frontières, L’Europe comme espace d’inspiration, Zoé, janvier 2017. Texte issu d’une conférence tenue le 27 avril 2016 au Centre d’études européennes de l’université de Fribourg.

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