Opinion

Une balle pour le président?

OPINION Le Mexique est un merveilleux et gigantesque pays, écrit l’éditeur Pierre-Marcel Favre, de retour de voyage

De retour du Mexique. Des présidents plus ou moins fantasques, on en est bien équipé de par le monde. Encore un: Andres Manuel Lopez Obrador, dit AMLO, a été élu le 1er décembre 2018. Peut-on dire qu’il est un populiste de gauche? L’homme casse les codes de multiples façons. Par exemple, une conférence de presse presque chaque jour. Mieux que Castro et compagnie. Les salaires des ministres, des grands commis et d’abord le sien drastiquement baissés. Mais surtout, il a stoppé les immenses travaux concernant le nouvel aéroport de Mexico, conçu par l’architecte Norman Foster. Sachant qu’il y a là déjà 3,1 milliards d’euros de dépensés. Encore 5,4 milliards d’euros de pertes causées par l’abandon de la réalisation. Avec tous les intérêts contrariés qu’on peut deviner, l’homme serait en grand danger. D’autant qu’il a aussi supprimé l’essentiel de son service de sécurité. Certains milieux craignent donc autant pour son avenir personnel que pour celui de sa politique.

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Pour rappel, le Mexique est un merveilleux et gigantesque pays, même amputé par les Etats-Unis, en 1848, de la Californie, du Nevada, de l’Utah, du Colorado et du Nouveau-Mexique. Ses 120 millions d’habitants sont dispersés sur un territoire qui va du Pacifique à l’Atlantique dans un pays passionnant, inégalable. Tout cela est bien difficile à gérer, à réformer, avec une majorité de pauvres, évidemment indigènes.

33 341 homicides volontaires en 2018

Le président réussit-il cette fois à contrarier les mafias, à diminuer la criminalité et la corruption? On peut hélas en douter. Pour ne prendre que l’exemple d’il y a quelques jours, les très bons quotidiens comme l’Excelsior et El Universal évoquent 39 morts en fin de semaine, dont un policier… En réalité, la moyenne nationale est presque de 100 meurtres par jour!

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Et comment enrayer la corruption? Dans une majorité de pays, elle est structurelle, voire culturelle. Les polices, peu payées, vont-elles cesser tout à coup leur racket? Les fonctionnaires vont-ils refuser d’utiliser leur position avantageuse? La cupidité est répandue, hélas, tout au long de l’échelle sociale. Pour un Carlos Ghosn qui se fait finalement prendre la main dans le sac, ce sont d’innombrables bénéficiaires de petites et grandes prébendes que des fripouilles continueront de toucher. Décréter la moralisation est malheureusement bien rarement suivi d’effets.

Rappelons que l’Europe – accessoirement le Canada et les Etats-Unis – est moins massivement touchée par le phénomène de la corruption. Mais pour le Mexique, ce merveilleux pays où il fait malgré tout bon vivre, il faut encore distinguer les types de criminalité. Les nombreux cartels se combattent entre eux, ce qui fait pencher terriblement la statistique de 33 341 homicides volontaires en 2018, soit une hausse de 15% depuis 2017, «Viva la muerte» comme criaient les phalangistes espagnols. Pays «en paix» le plus meurtrier du monde. Et rappelons l’incroyable «disparition» de 43 étudiants en 2014…

L’Emiliano Zapata du XXIe siècle

N’oublions pas que les vrais bénéficiaires du trafic de drogue sont les consommateurs américains. Mais, parmi les pires exactions, ce sont les enlèvements qui conduisent des jeunes filles dans des bordels fermés ou qui amènent à des demandes de rançons. On ne parle que très peu de ce réel fléau. De ce fait, la presse n’évoque que quelques cas sur un nombre considérable d’enlèvements. Il arrive même que les criminels se travestissent en policiers ou en militaires. Les enlèvements sont en augmentation dans tout le pays. Ils ont progressé de 245% en dix ans. Ce fléau est le plus fort chiffre au monde.

L’Emiliano Zapata du XXIe siècle, le président AMLO, demande à l’Espagne de s’excuser pour les abus de la conquête, oubliant quelque peu que Hernan Cortes s’est allié aux Tlaxcaltèques pour triompher des Aztèques. Aujourd’hui, le fabuleux film Roma d’Alfonso Cuaron nous replonge dans le Mexique de 1970, dans la merveilleuse ville d’Oaxaca. Cette belle tranche d’histoire nous montre que le pays n’a pas fondamentalement changé: beau, attachant et bien étrange. Une histoire agitée si bien exprimée par les gigantesques fresques, notamment au Musée national. Vive la troublante et douloureuse Frida Kahlo!

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