Tout observateur de cette tragédie historique qu’est l’aventure coloniale de la France en Algérie devrait se rendre au cimetière Haut Vernet à Perpignan (Pyrénées-Orientales). Là, entre les tombes bien alignées de familles de rapatriés, contraints de quitter la rive sud de la Méditerranée entre «la valise et le cercueil» après le référendum sur l’indépendance du 1er juillet 1962, un monument se dresse, montrant un homme en train de s’écrouler, attaché à un poteau. Cette stèle des fusillés, toujours fleurie, a été érigée en mémoire des combattants de l’OAS, l’Organisation de l’armée secrète qui, rien qu’en 1962, tua plus de 1600 personnes, dont 239 Européens. La blessure impossible à cicatriser est là, incarnée par cet hommage de pierre et de bronze à celui qui tenta, le 22 août 1962, d’en finir avec le «traître» Charles de Gaulle lors de l’attentat du Petit-Clamart: l’ex-lieutenant-colonel Jean Bastien-Thiry, exécuté à 35 ans. Les braises de la haine, depuis, ne se sont pas éteintes.

Un mur d’incompréhension

Il faut avoir cela en tête en lisant le rapport qu’a rendu, mercredi 20 janvier, l’historien Benjamin Stora, dont on recommande l’excellente compilation Une Mémoire algérienne (Bouquins, Ed. Robert Laffont). L’Algérie est une tragédie française que beaucoup refusent encore de regarder en face. Une tragédie qui ne se limite pas à l’épouvantable décolonisation, sur fond de guerre et d’horreurs, entre la Toussaint rouge du 1er novembre 1954 – première offensive du Front de libération nationale – et le départ du dernier contingent français d’Alger, clôturant une conquête entamée en juin 1830.

Hervé Bourges, ancien patron de TF1 décédé en 2020, l’avait bien expliqué dans son livre De mémoire d’éléphant (Ed. Grasset). Il avait été de ceux qui, après l’indépendance, choisirent d’aider la nouvelle République en conseillant son premier président, Ahmed Ben Bella. «Il suffit de se rendre dans le sud de la France pour se rendre compte que certains n’admettent toujours pas l’indépendance de l’Algérie, expliquait-il dans son ouvrage. On érige des monuments à la gloire de l’OAS, mais dès qu’on parle de l’Algérie demeurent les clichés de l’islamisation. Mais ce pays est autre chose. On dénonce à juste titre le terrorisme en France, mais on a fermé les yeux pendant dix ans sur les 200 000 victimes du terrorisme en Algérie.» En bref: un mur d’incompréhension.

Emmanuel Macron a lui même, en 2016, ravivé cette mémoire blessée

Il faut aussi avoir en tête, une fois le rapport Stora ouvert avec ses 22 recommandations – parmi lesquelles la mise en place d’une commission «Mémoire et Vérité»; construire une stèle à l’effigie de l’émir Abdelkader; reconnaissance par la France de l’assassinat de l’avocat Ali Boumendjel durant la bataille d’Alger de 1957; publier un «guide des disparus» de la guerre d’Algérie; faciliter les déplacements de harkis (les «Algériens» qui se rallièrent à la France) de l’autre côté de la Méditerranée… – qu’Emmanuel Macron a lui-même, en 2016, ravivé cette mémoire blessée.

Lire aussi: 2021, l'année compassionnelle d'Emmanuel Macron

Lorsqu’il qualifie, à Alger, la colonisation de «crime contre l’humanité», celui qui aspire alors à la fonction suprême fait le choix de rompre le pacte du silence. Le vote de la communauté d’origine maghrébine pèse lourd. Né en 1977, quinze ans après l’indépendance, le candidat Macron frappe fort: «J’ai toujours condamné la colonisation comme un acte de barbarie» énonce le futur président français au micro du journaliste vedette d’Echorouk News, Khaled Drareni (emprisonné depuis dix mois pour incitation à un attroupement non armé). Et d’ajouter: «La colonisation fait partie de l’histoire française. C’est un crime, c’est un crime contre l’humanité, c’est une vraie barbarie. Cela fait partie de ce passé que nous devons regarder en face, en présentant nos excuses à l’égard de celles et ceux envers qui nous avons commis ces gestes.»

Revendications communautaires

Voilà le tableau que la France de 2021 a devant elle. Il est historique, émotionnel, religieux, culturel, social, familial. Avec ce que cela suppose d’arguments «civilisationnels» hérités du passé, impossibles à faire entendre à l’heure des légitimes revendications communautaires des jeunes générations. Les coulisses de l’histoire franco-algérienne sont, depuis plus d’un siècle, les oubliettes de la République. Le grand nombre de binationaux (on parle de 4 millions) panique les autorités françaises à chaque crise politique survenue à Alger. L’Etat social français y perd pied, piégé par sa générosité et sa bureaucratie. La jeunesse des deux pays se désespère devant l’enlisement du «hirak» (le soulèvement pacifique de 2019-2020), la prédation organisée de l’armée algérienne et la mainmise de l’islamisme. Le rapport Stora est une épitaphe. Le cimetière colonial n’a pas fini d’accueillir les cercueils.

A lire aussi dans «Hexagone Express»:

. Correspondant étranger, cible (parfaite) du malaise hexagonal

. Jean Noël Jeanneney, historien et héritier gaulliste

. Ces musulmans qui se battent pour l'esprit Charlie

. Charles de Gaulle, décourageante passion républicaine

Et pour s'abonner, cliquez ici: sélectionner notre newsletter

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.