C’était à Harlem, dans l’arrière-salle enfumée d’une auberge, le mardi 5 février 1637. Les hommes en brun, assemblés pour négocier des oignons de tulipes et s’enivrer, se taisent estomaqués… aucun n’enchérit, les prix s’effondrent et tous entrevoient leur ruine prochaine. La première bulle financière recensée venait tout soudain d’éclater, un coup de tonnerre d’autant plus étonnant que le samedi précédent à Alkmaar, 72 différentes tulipes avaient été vendues pour un total de 90’000 florins, soit l’équivalent de 10 maisons de maître à Amsterdam. Si cette première bulle eût nombreuses filles – sur les jacinthes ou les dahlias ou les lys rouges, pour se limiter aux fleurs – celles-ci ont ressemblé traits pour traits à leur mère.

Comme la calomnie, une bulle est d’abord imperceptible, une brise légère levée par une nouveauté qui interroge les esprits les plus curieux du temps. La tulipe, par exemple, est une fleur relativement récente en Europe quand sa vogue devient folle. Les premiers oignons, dérobés aux jardins du Topkapi, où ils étaient férocement gardés pour le plaisir du seul Sultan, arrivent en Occident vers 1570 déjà, mais il a fallu des années pour étendre leur culture et, surtout, pour permettre aux jardiniers de créer des variétés plus belles et plus désirables. Vers 1630 toutefois, en Hollande, pays le plus développé de l’époque, c’est fait. Si les tulipes monocolores sont assez communes, les variétés les plus sophistiqués sont rares et certaines quasi uniques, donc très chères. Unanimement appréciées dans la société, ces dernières prennent chaque année de la valeur avant que leur hausse s’accélère vers 1635.

Certes, toutes les nouveautés et innovations n’ont pas engendré une explosion irrationnelle de leur prix. En premier lieu, c’est le cas de celles qui apparaissaient trop peu sympathiques ou trop terrifiantes, ce qui explique pourquoi l’atome n’a pas connu de bulle, même durant les années 1950 quand un moteur atomique transportait Tintin sur la Lune. C’est aussi le cas des innovations point trop difficiles à produire ou à renouveler – les voitures, les avions – car dès que leur mode se généralise, leur production suit, brisant dans l’œuf toute bulle naissante dans leurs cas.

Toutefois, pour une entité attirante et mal reproductible dont le prix explosera demain, sa modernité a presque toujours joué un rôle prépondérant dans le processus. Ainsi, l’émerveillement de la bonne société victorienne devant le chemin de fer et sa mobilité décuplée n’est pas étranger à l’envolée extraordinaire que les titres de ce secteur connaissent dans les années 1840, sans doute la plus grande bulle financière n’ayant jamais existé et dont l’éclatement fin 1845 appauvrira deux des sœurs Brontë avant d’ébranler l’Europe deux ans plus tard. Et nous avons tous en tête le cas des titres technos et Internet entre 1995 et 2000. L’engouement pour ces actions était alors si démesuré qu’un jeune perroquet pseudo-savant hypnotisait littéralement une assemblée de banquiers genevois, normalement puritains et prudents, en leur disant que plus une firme techno perdait d’argent, mieux son action s’en portait!

Mais quand la bulle se met à gonfler et le prix de l’objet en vogue à monter régulièrement et quasi sans à-coups, le mouvement tend naturellement à accélérer car des acheteurs de plus en plus nombreux acquièrent celui-ci non pas pour lui-même, mais uniquement dans l’idée de le revendre plus cher demain. Son cours s’envole alors d’autant plus, ce qui attire encore plus de spéculateurs au point que, première caractéristique d’une bulle bien formée, ceux-ci sont bientôt les seuls demandeurs restants sur ce marché. Et si nos agioteurs se multiplient comme par génération spontanée, c’est que, sur le moment, aucun ne paie le prix plein. Tous en revanche achètent à crédit, crédit qu’on leur accorde d’autant plus facilement que le gonflement même de la bulle rend le gain espéré de plus en plus probable, mais qu’ils doivent néanmoins garantir par des gages et des arrhes.

Dans la Hollande du XVIIe siècle, l’amateur de tulipes – le plus souvent un artisan ou un petit commerçant – couvrait son emprunt en déposant une garantie physique, un manteau, un outil, voire un tableau. De nos jours, les marchés organisés jouent du levier: l’acheteur ne paye qu’une fraction du prix – la marge – à son courtier qui reçoit, en outre, les titres achetés en gage pour couvrir la différence. Lors des bulles immobilières – c’est bien connu – la quasi-totalité des nouvelles hypothèques accordées sont nettement plus élevées que la valeur du bien immobilier sous-jacent. C’est évidemment cet excès d’endettement, deuxième constituant d’une vraie bulle, qui rend celle-ci si dangereuse pour l’économie puisqu’il met en péril de nombreux acteurs du monde financier comme la crise des subprimes l’a si bien montré.

Dans les mois ou les semaines qui précèdent son éclatement, une bulle gonfle en général d’une façon quasi exponentielle – à Utrecht, par exemple, un lot de tulipes communes renchérit de 20 à 1200 florins entre novembre 1636 et février 1637 – et les prix atteints sont le plus souvent si démesurés que les derniers acheteurs ne pourront jamais, ou presque, récupérer leur mise même s’ils peuvent camper longtemps sur leurs positions. Après tout, la Bourse américaine n’a retrouvé qu’en 1959 son niveau d’octobre 1929. C’est pourquoi, d’ailleurs, on ne peut parler de bulle dans le cas des obligations du Trésor d’un pays battant monnaie car leur porteur pourra toujours retrouver sa mise nominale à l’échéance.

Ainsi rares sont les vraies bulles, celles où, finalement, seuls achètent des spéculateurs-emprunteurs prêts à payer des prix déraisonnables si la hausse devait cesser. Le mot bulle est donc souvent utilisé à tort car toute montée des cours n’en est pas une. Il ne devrait, par exemple, pas s’appliquer aux objets d’art malgré leurs prix de plus en plus étonnants puisque ceux-ci ne paraissent pas être acquis avant tout à crédit, mais payés plus ou moins facilement par des milliardaires chinois, qatari ou, même, russo-monégasques.

Non, actuellement, la seule bulle notable, déjà bien gonflée et menaçant d’accélérer est celle des actions chinoises. Tout y est: l’euphorie des petits porteurs, les achats sur marge généralisés, la montée rapide des cours et ce depuis plusieurs mois. Ne manque que l’envolée exponentielle finale. Celle-ci pourrait toutefois être évitée si Pékin limitait drastiquement les achats à crédit, par exemple en augmentant le pourcentage des marges à verser. En 1998/99 alors que Wall Street flambait, la Réserve fédérale américaine s’est toutefois refusé de le faire bien qu’elle en eût légalement le pouvoir, laissant finalement la bulle techno enfler follement. Elle s’est alors prosternée devant le Dieu Marché, un kowtow que les Chinois se refuseront peut-être de subir…

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.