La radicalisation est une calamité insidieuse. Elle avance le plus souvent de manière souterraine. Elle ronge les esprits peu à peu, émousse les consciences et incite à la déshumanisation progressive de l'adversaire. Opérant de manière symétrique, elle favorise ce durcissement réciproque dont il est si difficile de s'extraire et finit par rendre séduisantes les initiatives les plus désastreuses.

De nombreuses polémiques liées à l'islam - au sens large - ont illustré ce phénomène, et l'affaire des caricatures du Prophète ne fait évidemment pas exception. Ces quelques coups de crayon semblent avoir tracé autant de lignes de front, derrière lesquelles chacun se retranche avec ses certitudes.

Les musulmans indignés y voient une insupportable offense, les partisans de la liberté d'expression la sauvegarde d'un droit conquis de haute lutte. Résistons tout d'abord à la tentation d'y percevoir l'expression d'un antagonisme fondamental entre civilisations; non par angélisme, mais en vertu de ce que l'histoire nous enseigne du brassage interculturel comme vecteur de développement. Les racines de l'islam et de l'Occident, inextricablement liées, plongent en effet dans un passé commun riche en correspondances aussi surprenantes que méconnues. Préservons donc, en toile de fond, cette réalité qui condamne la «pureté» à redécouvrir, tôt ou tard, l'Autre en son sein. Cette reconnaissance salutaire de la nature composite de notre identité - quelle qu'elle soit - permet un premier pas vers le «désenclavement» des esprits: il est plus difficile de haïr celui en qui on reconnaît une parcelle de soi-même. Il appartient dès lors à chacun de consolider ce fragile acquis en se livrant à une introspection rigoureuse quant aux véritables causes de ce profond malaise.

La tâche la plus lourde dans cette entreprise incombe sans doute aux musulmans. Non que leur indignation dans le scandale des caricatures soit déplacée, leur sensibilité excessive ou leurs valeurs aberrantes. Elles sont en adéquation avec une vision de l'existence où le sacré cristallise la conscience collective et sont, à ce titre, légitimes. A condition de préserver calme et dignité, même au comble de l'exaspération.

Le véritable enjeu est là: il s'agit, devant l'instrumentalisation dont elle fait régulièrement l'objet, de repositionner la doctrine islamique autour de son cœur éthique. Ce centre de gravité, riche d'une multitude d'injonctions coraniques appelant à l'élévation morale, doit être érigé en digue spirituelle pour contenir tout débordement. Il y a urgence: les exactions intégristes sont en passe de pérenniser une perception aussi détestable que caricaturale de l'islam en Occident. Le sang d'un homme égorgé en direct macule plus durablement les préceptes les plus nobles du Coran que l'encre d'un stylo railleur ne pourra jamais le faire. Distinguer les priorités et ne pas se tromper de combat est une nécessité vitale en ces temps de crise; l'effervescence irréfléchie, si elle traduit la colère et la souffrance, ne les apaise guère et contribue de surcroît à renforcer les préjugés les plus dommageables.

Il est donc impératif de réactiver ces notions de compassion et de modération qui embellissent le Livre verset après verset. Il y a tous ceux pour qui ces valeurs sont clairement consubstantielles à l'islam, et sont vécues naturellement au quotidien. Mais il y a aussi ceux qui titubent à la lisière d'un univers de chaos et de destruction: prisonniers d'une haine nourrie en grande partie - mais pas exclusivement - d'aliénation identitaire, de rapports de force inéquitables et de cette dévastatrice hypocrisie occidentale qu'est l'attachement par trop sélectif aux droits de l'homme...

Partisans d'une lecture radicale et toujours tronquée des textes, ils isolent des éléments qui exigent un large faisceau de références pour être intelligibles et détournent ainsi l'orientation générale de la Révélation. Ils trahissent ainsi la loi dont ils prétendent se réclamer. De plus, érigeant l'outrance sanguinaire en norme, ils oublient qu'une cause, aussi légitime soit-elle, ne dispense jamais de se conformer aux très nombreuses restrictions coraniques en la matière.

Il y a pour terminer les contempteurs non musulmans, baignant dans un scepticisme ambiant hélas compréhensible, pour qui islam et paix sont parfaitement antinomiques. Au-delà de tout argument apologétique, peut-être ne seront-ils pas insensibles à l'évidence d'une communauté islamique majoritairement pacifique et bienveillante en raison même de sa foi, et non en dépit de celle-ci...

Jour après jour, la fracture s'accentue et les liens se rompent; cherchons donc bonté, clémence et fraternité dans la foi de l'Autre, pour qu'un miroir tendu en toute confiance puisse refléter ces mêmes traits en nous...

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.