Le 24 février de cette année, la plus longue période de paix entre les nations que ce continent ait jamais connue a pris fin en Europe. La première guerre d’agression contre un pays européen depuis 1939 oblige le monde occidental et la politique à repenser de nombreux domaines, et à répondre de manière nouvelle à de vieilles questions. Que fait l’Occident pour défendre la démocratie, la liberté, la sécurité? Quels sont les intérêts communs des pays européens? Quelles sont les valeurs communes? Faut-il de nouvelles formes de coopération, de défense commune, au-delà des organisations existantes comme l’UE, le Conseil de l’Europe, l’AELE, l’OTAN, l’OSCE?

Ce 9 mai, lors de la Conférence sur l’avenir de l’Europe à Strasbourg, le président français Macron a présenté des idées qui sont très intéressantes pour la Suisse et que notre Conseil fédéral devrait examiner en détail. Macron a reconnu que l’attaque de la Russie contre l’Ukraine constituait un changement d’époque qui exigeait également de la France et de l’Europe un changement de cap.

Cette réserve étant posée

L’attaque de la Russie contre l’Ukraine a entraîné une attitude solidaire de tous les Etats européens – du moins leur grande majorité. Les valeurs démocratiques occidentales et leur défense unissent les Etats membres de l’UE et les pays non membres de l’UE. C’est dans ce contexte que Macron propose un nouveau format politique pour que les Etats qui partagent ces valeurs puissent participer à une coordination politique étroite, y compris dans des domaines comme la sécurité ou l’énergie. Je vais tenter d’évaluer cette proposition, en émettant d’abord une réserve, puis en mettant en balance les chances et les risques.

La réserve: la France est le seul pays européen dont le gouvernement présuppose toujours naturellement que les intérêts français sont aussi européens, et inversement. Cette exigence de Macron en termes de politique de puissance devrait être prise en compte. Cela ne plaide pas forcément contre la proposition de Macron, mais nous devons être toujours conscients que les Etats n’ont pas d’amis, ils n’ont que des intérêts. La politique étrangère de la France a intériorisé cette maxime, depuis toujours.

Cette réserve étant posée, je voudrais brièvement esquisser les chances et les risques de la proposition de Macron. Pour l’UE, l’Ukraine, la Grande-Bretagne et la Suisse. Parmi les chances et les risques: l’UE pourrait développer une attitude cohérente vis-à-vis des Etats européens qui ne souhaitent pas adhérer à l’UE à moyen terme (comme la Suisse) ou qui l’ont quittée (comme le Royaume-Uni). Jusqu’à présent, l’UE ne connaissait pas de candidats à l’adhésion ou à la sortie. Il manquait un concept pour traiter avec les autres pays tiers.

Jusqu’à présent, l’UE ne voyait comme options d’action qu’une logique de punition en cas de volonté de sortie ou d’indépendance, ou des exigences à l’entrée si dures que l’adhésion des Etats candidats pouvait être retardée à volonté. Le fait que la Suisse soit encore placée par l’UE derrière Israël en ce qui concerne le programme de recherche Horizon montre clairement cette lacune. La proposition de Macron ouvre le débat sur la manière dont l’UE entend traiter les Etats qui partagent les valeurs européennes sans adhérer à l’UE. Au-delà de la carotte et du bâton.

Nous partageons les valeurs européennes

Pour l’Ukraine, les risques l’emportent actuellement. La proposition de Macron pourrait conduire à l’installation d’une zone tampon neutre, voire désarmée, entre l’Europe et la Russie. Le droit à l’autodétermination de l’Ukraine ne doit toutefois pas être remis en question, au risque d’attirer davantage d’autres pays européens dans le collimateur de la Russie, comme la Moldavie ou les Etats baltes. C’est en tout cas ce que craignent les gouvernements de ces pays.

Pour le Royaume-Uni, qui a quitté l’UE, les propositions de Macron signifient une reconnaissance de fait de l’immense importance de cet Etat pour l’Europe en matière de politique de sécurité, une réhabilitation après le Brexit. Le Royaume-Uni est le principal garant d’une architecture de sécurité européenne crédible. L’UE peut exister sans le Royaume-Uni. En revanche, l’Europe est incapable de se défendre sans l’appui de sa force armée.

Et la Suisse? Nous sommes plus respectueux des traités et plus fiables vis-à-vis de Bruxelles que certains Etats membres de l’UE. La Suisse est le seul pays européen dont la population, et pas seulement le gouvernement, a dit plusieurs fois OUI à une coopération avec l’UE. Nous partageons les valeurs européennes de démocratie et d’Etat de droit, de liberté et de droits de l’homme, de solidarité et d’égalité des chances, sans pour autant être membre de l’UE. Macron n’a pas pensé en premier lieu à la Suisse lorsqu’il a présenté ses idées. C’est à nous d’attirer son attention sur le fait que notre pays est prédestiné à une mise en œuvre concrète de ses idées. Nous devrions prendre Macron au mot.

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