éDITORIAL

Une chauve-souris au plafond

Batman montre la noirceur du monde. Le massacre de Denver ajoute à la noirceur du monde

Le Batman de Christopher Nolan s’inscrit explicitement dans l’ère crépusculaire née du 11-Septembre. Le cinéaste propose une image à peine amplifiée de l’Amérique du XXIe siècle. Sa trilogie triomphale est une parabole sur l’obsession sécuritaire, une illustration de l’adage, vérifié à Guantanamo, selon lequel la fin justifie les moyens. On y a vu le justicier soumettre un suspect à un interrogatoire musclé, le camion des pompiers brûler, un procureur intègre se muer en assassin, le Bien et le Mal se confondre… La fiction tire sa sombre inspiration de la réalité.

La semaine passée, dans le Colorado, la réalité a dépassé la fiction. Lors de la première de The Dark Knight Rises, un forcené a fait feu sur les spectateurs. De révoltantes tueries aveugles se sont déjà produites dans des écoles ou des restaurants. Celle de Denver nous met mal à l’aise parce qu’elle entre en résonance avec le film projeté. Comme si les ténèbres de l’écran se déversaient dans la salle, dans la vie.

Christopher Nolan a choisi de faire un cinéma sombre et adulte. Réaliste. Ce parti pris le rend-il responsable de ce qui est arrivé? Eût-il opté pour l’infantilisme insouciant caractéristique des blockbusters estivaux, aurait-on évité la tragédie?

Et parce que le tueur aurait dit aux policiers qu’il était le Joker, faut-il en conclure que les comics ont une influence pernicieuse sur la jeunesse? Relancer le débat éculé sur la violence au cinéma ou dans les jeux vidéo susceptible d’engendrer la violence dans la rue? On sait que la lecture de Shakespeare n’a jamais déterminé aucun régicide… C’est la réalité qui rend fou, pas la fiction. Ce sont les armes en vente libre qui facilitent le passage à l’acte, pas l’exemple des méfaits du Joker.

Ténébreux, mélancolique, Batman est le plus humain des superhéros produits par l’Amérique. Parce qu’il mène une croisade contre le crime en marge de la loi, l’homme chauve-souris cristallise les pulsions sécuritaires et pose des questions dérangeantes sur le bon usage de la démocratie. Christopher Nolan met en scène un monde brutal mais n’incite en aucun cas à la violence. Le seul reproche que pourraient lui adresser des moralistes frileux est de dépeindre sans fard une réalité de plus en plus paranoïaque. D’ailleurs, Warner Bros. a demandé de vérifier le contenu des sacs pour que les spectateurs n’introduisent pas d’armes dans les salles obscures…

Batman montre la noirceur du monde. Le massacre de Denver ajoute à la noirceur du monde.

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